6.
Si les prières des autres pouvaient mener au ciel même les négligents, pourquoi tous les païens ne sont-ils pas chrétiens ? Ne prions-nous pas pour tous les hommes? Saint Paul ne faisait-il pas de même? Ne demandons-nous pas que tous se convertissent? Pourquoi donc, dites-moi, les méchants ne deviennent-ils pas tous bons? N'est-il pas évident que c'est parce qu'ils ne veulent rien faire de leur côté ? L'utilité des prières des autres pour nous est très-grande, lorsque, de notre part, nous faisons ce qui dépend de nous. Faut-il vous prouver cette utilité ? Rappelez-vous Corneille et Tabithe. (Act. X, 3 et IX, 36.) Ecoutez ce que Jacob dit à Laban « Si le Dieu que mon père craignait, n'était venu à mon secours, vous m'auriez renvoyé nu de chez vous » ; voyez encore ce que Dieu dit : « Je protégerai cette ville à cause de moi, et de David mon serviteur ». (Gen. XXXI, 42 ; IV Rois, XIX, 34.) Mais quand parle-t-il ainsi ? A l'époque d'Ezéchias, roi juste. Si les prières pouvaient quelque chose pour les plus méchants, pourquoi, lorsque Nabuchodonosor vint, Dieu ne dit-il pas la même chose, mais lui livra-t-il la ville ? Alors le crime prévalut. Ce même Samuel, dont je viens de parler, pria une autre fois pour les Israélites, et obtint ce qu'il demandait, mais en quelle circonstance? Ce fut lorsqu'ils étaient eux-mêmes agréables à Dieu, et c'est pourquoi Dieu mit en fuite leurs ennemis.
Mais, direz-vous, quel besoin ai-je qu'un autre prie pour moi, si je suis, moi, en grâce auprès de Dieu? Ne tenez jamais ce langage, ô homme, vous avez un besoin réel de prières, et un grand besoin. Voyez ce que Dieu dit des amis de Job: « Job priera pour vous, et (183) votre péché vous sera remis ». (Job, XLII, 8.) Ils avaient commis un péché, mais non un grand péché. Cependant ce même saint qui, par ses prières, avait pu sauver ses amis, n'eût pas sauvé les Juifs dans le temps de leur ruine. « Quand Noé, Job et Daniel se présenteraient devant moi pour eux », dit Dieu, « ils ne délivreraient pas leurs fils, ni leurs filles, parce que leur malice a prévalu ». (Ezéch. XIV, 16.) Il dit encore à Jérémie : « Quand Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, je n'écouterais pas leurs prières ». (Jér. XV, 1.) Dieu fait la même réponse à ces deux prophètes, parce qu'ils l'avaient tous deux prié inutilement pour le peuple. Ezéchiel dit à Dieu : Hélas, Seigneur, perdrez-vous ce qui reste d'Israël? Et Dieu, pour lui montrer la justice de ses vengeances, et afin qu'il fût convaincu que s'il rejetait ses prières, ce n'était point qu'il méprisât sa personne, Dieu fait voir à ce saint prophète les péchés de son peuple, ce qui revenait à lui dire , Ce que vous voyez suffit pour vous convaincre que si je n'exauce pas votre prière, ce n'est point par mépris pour vous, mais à cause de l'énormité de leurs péchés. Néanmoins il ajoute encore : « Quand Noé, Job et Daniel me prieraient pour eux, je ne les écouterais point ». Il était naturel que Dieu parlât de la sorte à un prophète qui avait tant souffert. Vous m'avez commandé, disait-il à Dieu, de manger sur un fumier, et je l'ai fait; vous m'avez commandé de me raser, et je vous ai obéi; vous m'avez commandé de dormir en me tenant toujours couché sur un côté, et je l'ai fait; vous m'avez commandé de passer par le trou d'une muraille chargé de bagages, et je l'ai fait; vous m'avez ôté ma femme avec défense de la pleurer, et je ne l'ai point pleurée. J'ai souffert une infinité d'autres choses pour ce peuple ; et lorsque je vous prie pour lui, vous n'écoutez pas mes prières. Il est vrai, répond Dieu, que je ne vous écoute pas, mais ce n'est point par mépris pour vous; quand Noé, Job et Daniel prieraient pour leurs propres enfants, je ne les écouterais pas.
Et Jérémie qui avait moins souffert par les ordres de Dieu, mais bien davantage par la malice de son peuple, que lui dit le Seigneur ? « Ne voyez-vous pas ce qu'ils font? » (Jér. VII, 17.) — Oui, répondit le Prophète, je vois ce qu'ils font, mais faites pour moi ce que je vous demande. C'est alors que le Seigneur lui dit «Quand Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, je ne les écouterais pas ». Il nomme d'abord Moïse, leur législateur, celui qui les avait tant de fois délivrés du péril, celui qui disait : « Si vous voulez pardonner cette faute, pardonnez-la, sinon, effacez-moi aussi de votre livre ». (Exod. XXXI, 32.) Quand le même prophète, dit Dieu, se présenterait encore aujourd'hui devant moi, et me ferait la même prière, ce serait inutilement. Samuel lui-même n'obtiendrait rien, Samuel qui les a aussi tant de fois délivrés, Samuel qui fut dès son enfance si admirable. J'ai dit du premier que je m'entretenais avec. lui comme un ami avec son ami, et non par énigmes. J'ai dit de l'autre que je lui étais apparu dès son enfance, et que, par égard pour lui, j'avais rouvert la prophétie depuis un certain temps fermée; il est dit, en effet, que la parole du Seigneur était rare alors, et qu'il n'y avait pas de vision distincte. (I Rois, III, 1.) Eh bien, quand ces hommes se présenteraient maintenant devant moi, ils n'obtiendraient rien. Il est dit aussi de Noé, qu'il était juste et parfait dans sa génération (Gen. VI, 9); de Job, qu'il était irréprochable, juste, pieux et véridique (Job, I,1); quant à Daniel, les Chaldéens le prenaient pour un Dieu : or ils viendraient devant moi pour me supplier, qu'ils ne pourraient sauver leurs fils ni leurs filles.
Que la vue de ces vérités, mes frères, nous porte à ne pas mépriser les prières des saints, et à ne pas non plus nous y reposer entièrement; ainsi, d'une part, ne soyons pas négligents, ne vivons pas au hasard ; de l'autre, ne nous privons pas du secours si important de la prière. Demandons aux saints qu'ils prient pour nous, qu'ils élèvent pour nous leurs mains vers Dieu, et nous, de notre côté, attachons-nous à la vertu. Par là nous obtiendrons les biens promis à ceux qui aiment Dieu; par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, empire, honneur soient au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.