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Pourquoi donc vous êtes-vous séparés? S’il vous reste encore quelque peu de bon sens, vous devez sentir que toute réponse vous est impossible. « Non », disent-ils, « les choses n’en sont pas encore arrivées à ce point que nous ne puissions répondre. Nous ne consultons ici que notre volonté. Qui êtes-vous, pour oser ainsi condamner le serviteur d’autrui? S’il tombe ou s’il reste debout, cela regarde son maître(Rom., XIV, 4) ». C’est à eux que s’adresse ce reproche, mais ils ne le comprennent pas, eux qui voulaient juger le prochain, non pas sur des oeuvres extérieures, mais sur les dispositions les plus secrètes du coeur. S’il est absolument défendu de juger, comment donc l’Apôtre saint Paul parle-t-il si souvent des crimes du schisme et de l’hérésie? Comment le Psalmiste s’écrie-t-il : « Enfants des hommes, si vous aimez véritablement la justice, jugez équitablement (Ps., LVII, 2)? » Pourquoi le Seigneur dit-il lui-même: «Gardez-vous de juger personnellement, mais portez un jugement légitime (Jean, VII, 24)?» Et puis les Donatistes n’ont pas craint de se prononcer sur les traditeurs; pourquoi donc n’ont-ils pas craint de juger les serviteurs d’autrui? Que ces serviteurs fussent debout ou tombés, cela ne regardait que leur maître.
Pourquoi enfin citant à leur barre les Maximianistes et prononçant contre eux, disent-ils, la sentence véridique d’un concile général, ont-ils osé les comparer à ces anciens schismatiques que la terre engloutit tout vivants? Pourtant ils ne sauraient nier qu’ils les ont condamnés quoique innocents, ou qu’ils les ont reçus quoique coupables. Mais quand on leur jette quelqu’une de ces vérités auxquelles ils ne peuvent répondre, ils murmurent avec rudesse : « C’est là ce que nous voulons. Qui êtes-vous pour oser ainsi condamner le serviteur d’autrui? Qu’il tombe ou qu’il reste debout, cela ne regarde que son maître ». Vous apercevez une faible brebis dans la solitude ; point de pasteur pour la réclamer ; vos dents se desserrent, vous lui lancez d’une voix acerbe ces paroles : « Vous seriez un homme excellent si vous n’étiez pas un traditeur. Pensez au salut de votre âme; soyez chrétien ». O rage cruelle! C’est à un chrétien que l’on dit: Soyez chrétien; n’est-ce pas dire clairement qu’il ne l’est pas? et que lui apprend-on autre chose, si ce n’est à nier qu’il le soit? N’est-ce pas là également ce que désiraient enseigner ces persécuteurs du Christianisme, auxquels les fidèles durent résister jusqu’à mériter la couronne du martyre? Toute faute commise sous la menace du glaive est-elle donc plus légère que celle qui est commise par l’effet des séductions de la langue?