XXV. Les quatre vertus cardinales.
Quel devoir des vertus fondamentales fit défaut à ces hommes ? De ces vertus, ils mirent au premier rang la prudence qui s'applique à la découverte du vrai et inspire le désir d'une science plus complète ; au second rang, la justice qui accorde son dû à chacun, ne réclame pas le bien d'autrui, néglige son utilité propre, afin de sauvegarder l'équité entre tous ; en troisième lieu, la force qui se distingue dans les activités de la guerre et dans la paix, par la grandeur et l'élévation de l'âme, et qui se signale par la vigueur physique ; au quatrième rang, la tempérance qui observe la mesure et l'ordre en tout ce que nous estimons devoir faire ou dire.
Peut-être quelqu'un dira-t-il qu'il eût fallu placer tout cela en premier lieu, puisque c'est de ces quatre vertus que naissent les différentes catégories de devoirs. Mais cela relève de l'art, que d'abord l'on défi-nisse le devoir et qu'ensuite on le divise en catégories déterminées. Or nous, nous fuyons l'art ; nous présen-tons les exemples des anciens , exemples qui n'offrent ni obscurité pour les comprendre, ni subtilités pour en traiter. Que la vie des anciens soit donc pour nous un miroir de la règle morale et non point un commentaire ingénieux, par respect de l'imitation et non point par artifice de la discussion ».
II y avait donc en premier lieu la prudence chez le saint Abraham dont l'Écriture dit : « Abraham crut en Dieu et ce lui fut imputé à justice ». Il n'est en effet personne de prudent qui ignore le Seigneur. Ainsi l'insensé a dit que « Dieu n'existe pas » ; de fait le sage ne le dirait pas. Comment en effet serait-il sage celui qui ne recherche pas son créateur, qui dit à la pierre : « Tu es mon père », qui dit au diable, comme le manichéen : « Tu es mon créateur » ? Comment serait-il sage celui comme l'arien qui préfère avoir un créateur imparfait et dégénéré plutôt que vrai et parfait ? Comment serait-il sage celui comme Marcion et Eunomius qui préfère avoir un Seigneur mauvais plutôt qu'un bon ? Comment serait-il sage celui qui ne craint pas son Dieu ? " En effet la crainte du Seigneur est le début de la sagesse». Et tu trouves ailleurs : « Les sages ne s'écar-tent pas de la parole du Seigneur, mais la reprennent dans leurs professions de foi ». En même temps aussi, l'Écriture, en disant : « Ce lui fut imputé à justice », lui reconnut la grâce de la seconde vertu.
Nos pères furent donc les premiers à établir que la prudence consiste dans la connaissance du vrai " qui le fit en effet parmi les philosophes avant Abraham, David, Salomon ? puis à établir que la justice intéresse la société du genre humain ; ainsi David dit : « II a distribué, il a donné aux pauvres, sa justice demeure pour l'éternité ». Le juste est pitoyable, le juste est généreux . Le sage et le juste possèdent les richesses du monde entier : Le juste tient les biens qui sont communs pour les siens propres et les biens qui lui sont propres pour communs. Le juste s'accuse lui-même avant d'accuser les autres ; celui-là en effet est juste qui ne s'épargne pas lui-même et ne supporte pas de tenir cachées ses faiblesses secrètes. Vois combien Abraham fut juste : Dans sa vieillesse il avait reçu un fils en vertu de la promesse ; au Seigneur qui le lui redeman-dait, il ne pensa pas devoir le refuser pour le sacrifice, bien qu'il fût son fils unique.
Remarque ici la présence de chacune des quatre vertus dans un seul fait. Ce fut sagesse de croire en Dieu et de ne pas préférer l'attrait de son fils à l'ordre de son créateur ; ce fut justice de rendre ce qu'il avait reçu ; ce fut force de contenir son désir par sa raison : Le père conduisait la victime, le fils questionnait, le sentiment paternel était tenté, mais n'était pas vaincu ; le fils répétait le nom de père, il transperçait le coeur paternel, mais ne diminuait pas sa piété. S'y ajoute aussi la quatrième vertu, la tempérance : le juste observait à la fois la mesure de l'affection et l'ordonnance de la mise à mort. Finalement, en transportant les objets nécessaires au sacrifice, en allumant le feu, en liant son fils, en dégai-nant le glaive, il mérita par cette ordonnance de l'immo-lation, de conserver son fils.
Quelle plus grande sagesse que celle du saint Jacob : il vit Dieu « face à face » et mérita sa bénédic-tion ? Quelle plus grande justice : il partagea avec son frère ce qu'il avait acquis, en lui offrant des présents ? Quelle plus grande force : il lutta avec Dieu ? Quelle plus grande modération que la sienne : il accommodait à ce point sa modération aux lieux et aux moments, qu'il préférait cacher par un mariage le déshonneur de sa fille plutôt que de le venger ; en effet, établi au milieu d'étrangers, il pensait qu'il fallait veiller à la bonne entente plutôt que d'accumuler des haines.
Combien Noé fut sage, lui qui construisit une si grande arche ! Combien il fut juste, lui qui, mis à part pour être la semence de tous, devint, seul entre tous, à la fois le survivant de la génération passée et l'auteur de la génération à venir, né qu'il était pour le monde bien plutôt et pour tous les hommes bien plus que pour lui-même ! Combien il fut courageux d'avoir vaincu le déluge ! Combien il fut tempérant d'avoir supporté le déluge : savoir quand il entrerait dans l'arche, avec quelle modération il y vivrait, quand il enverrait le corbeau et quand la colombe, quand il les recouvrerait à leur retour, quand il saisirait et reconnaîtrait le moment opportun de sortir ?