1.
Après leur avoir dit qu'il est impossible de boire à la fois le calice du Seigneur et le calice des démons; après les avoir écartés des tables sacrilèges par les exemples des Juifs, par des raisonnements humains, par nos redoutables mystères, par les pratiques des idolâtres; après leur avoir inspiré une profonde terreur, il ne veut pas les jeter, par cette terreur, dans un autre extrême; il ne veut pas qu'une inquiétude exagérée les force à se demander si par hasard, du marché ou d'ailleurs, il leur vient quelques mets défendus, et, pour les affranchir d'un excès d'angoisses, il leur dit : « Mangez de tout ce qui se vend à la boucherie, sans vous enquérir d'où cela vient, par un scrupule de conscience ». En effet, si vous n'étiez pas avertis, si vous avez mangé à votre insu, vous n'avez pas à redouter le supplice ; la faute en est à l'ignorance, non à la sensualité. Et il ne les affranchit pas seulement de cette angoisse, il dissipe encore d'autres frayeurs, il leur ménage une grande liberté, une grande sécurité; il ne leur permet pas de discerner, d'examiner, de rechercher si telle viande a été offerte aux idoles, oui ou non; il leur dit de manger, sans distinction, de tout ce qui vient du marché, de ne pas s'enquérir de ce qu'on leur sert, de telle sorte que mangeant dans l'ignorance ils n'aient rien à craindre. Telles sont, en effet, les fautes qui ne sont pas des fautes par nature, mais qui souillent par l'intention ; de là ces paroles : « Sans vous enquérir ». Car, dit-il, « la terre est au Seigneur avec tout ce qu'elle contient (26) » ; elle n'appartient pas au démon. Si la terre, et ses fruits, et tous ses animaux, appartiennent au Seigneur, il n'y a là rien d'impur. L'impureté provient d'une toute autre cause, à savoir de la pensée, de la désobéissance.
Aussi l'apôtre ne s'est pas borné à la permission qu'il leur donne, mais il ajoute : « Si un infidèle vous prie à manger chez lui, et que vous vouliez y aller, mangez de tout ce qu'on vous servira, sans vous enquérir d'où cela vient, par un scrupule de conscience (27) ». Voyez, encore ici, sa modération : il ne commande pas, il n'ordonne pas, il ne défend pas non plus de se rendre à l'invitation. Quant à ceux qui s'y rendent, il les affranchit de tout scrupule. Pourquoi ? C'est pour prévenir l'excès d'inquiétude où la crainte jetterait les fidèles. Car cette recherche inquiète est une faiblesse et un effet de la crainte : celui qui s'abstient, après qu'on l'a averti, montre suffisamment son mépris, sa haine, son aversion, en s'abstenant. Ainsi Paul remédie à tout ; il dit : « Mangez de tout ce qu'on vous servira. Si quelqu'un vous dit : Ceci a été immolé aux idoles, n'en mangez pas à cause de celui qui vous a donné cet avis (28) ». Ce n'est pas parce que les idoles auraient une puissance quelconque, mais parce qu'il les faut détester. Donc, ne fuyez pas, comme si les idoles pouvaient vous nuire, car elles n'ont aucun pouvoir; et d'un autre côté, par cette (457) considération qu'elles n'ont aucun pouvoir, ne participez pas étourdiment au festin, car ce sont des tables d'ennemis, des tables déshonorées. Voilà pourquoi l'apôtre disait : « N'en mangez pas à cause de celui qui vous a donné cet avis, et aussi de peur de blesser la conscience. Car la terre est au Seigneur, avec tout ce qu'elle contient ». Voyez-vous de quelle manière, soit qu'il conseille de manger, soit qu'il conseille de s'abstenir, il apporte le même témoignage. Si je vous fais la défense, dit-il, ce n'est pas que ces mets proviennent d'une cause étrangère, car la terre est au Seigneur; mais c'est pour le motif que je vous disais, pour la conscience, c'est-à-dire, pour éviter le scandale; mais alors il faut donc s'enquérir avec inquiétude ? Nullement, dit-il, car je ne dis pas : « Votre conscience », mais « sa conscience » ; en effet, j'ai commencé par vous dire : « A cause de celui qui vous a donné cet avis » , et encore : « Et aussi de peur de blesser, je ne dis pas votre conscience, mais celle d'un autre (29) ».
Mais peut-être, dira-t-on, vous avez raison de vous occuper de nos frères, de ne, pas nous permettre de goûter de ces mets à cause de nos frères; il ne faut pas que leur conscience peu affermie soit portée à manger une viande offerte aux idoles ; mais, s'il s'agit d'un gentil, d'un païen, quel souci en prenez-vous? N'est-ce pas vous qui, disiez : « Car pourquoi entreprendrai-je de juger ceux qui sont hors de l'Eglise ? » (I Cor. V, 12.) Donc pourquoi vous occupez-vous encore des païens? Je ne m'occupe pas des païens, dit l'apôtre, mais, dans cette circonstance, c'est de vous que je m'inquiète; voilà pourquoi il ajoute : « Car pourquoi m'exposerai-je à faire condamner, par la conscience d'un autre, cette liberté que j'ai de manger de tout? » Ce qu'il faut entendre par liberté, ici, c'est l'absence de prescriptions et de défenses : c'est en cela, en effet, que consiste la liberté, affranchie de la servitude des Juifs. Or, voici ce qu'il veut dire : Dieu m'a fait libre et supérieur à toutes souillures de ce genre. Mais les païens ne savent ni discerner la sagesse qui me guide, ni reconnaître la libéralité de mon Dieu. Un païen me condamnera, et dira en lui-même : la religion des chrétiens n'est qu'une fable ; ils s'éloignent des idoles; ils fuient les démons, et ils s'attachent aux offrandes consacrées aux démons. La gourmandise les domine. — Et encore, dira quelqu'un, que nous fait ce jugement? Quel mal nous en revient-il? — Combien il vaudrait mieux ne pas fournir l'occasion d'un pareil jugement ! Si vous vous abstenez, il n'aura rien à dire. Comment, me répondrez-vous, n'aura-t-il rien à dire? Comment ! Il me verra n'examinant rien, ni à la boucherie, ni dans un festin, recevoir tout indifféremment, et il ne trouvera rien à redire ? et il ne me condamnera pas pour prendre ainsi ma part indifféremment à tous les mets ?nullement. Et en effet, vous ne mangez pas ces viandes parce qu'elles sont offertes aux idoles, mais parce que vous les croyez pures. Et maintenant, ce que vous gagnez à ne pas vous enquérir curieusement d'où cela vient, c'est de montrer que vous n'avez pas peur de ce que l'on vous sert. Voilà pourquoi, soit que vous entriez chez un païen, soit que vous vous rendiez au marché, je ne vous permets pas d'aller aux renseignements, de redouter les on dit, de vous embarrasser, de vous tourmenter, de vous créer des affaires superflues. « Si je prends avec actions de grâces ce que je mange, pourquoi parle-t-on mal de moi, pour une chose dont je rends grâces à Dieu (30) ? » Que prenez-vous avec actions de grâces? votre part des présents de Dieu; sa grâce est si puissante qu'il garde mon âme sans souillure, exempte de toute espèce de tache. De même que le soleil, dardant ses rayons sur mille objets souillés, les retire aussi purs qu'auparavant, de même nous, à bien plus forte raison, demeurons-nous purs au milieu du monde, si telle est notre volonté, et, par là même, nous augmentons notre force.