V.
---- Mais l'on rencontre parmi vous des esclaves de l'avarice, de la luxure, de la méchanceté et de la violence.
---- Nous ne le contesterons pas de quelques-uns; toutefois il suffit, pour absoudre notre nom, que nous ne soyons pas tous vicieux, et même que ce soit le plus petit nombre. Prenez le corps le plus beau ou le plus pur, il s'y trouvera toujours quelque tache ou quelque imperfection. Le ciel lui-même ne brille jamais d'une sérénité assez entière pour qu'on n'y voie pas flotter quelques vapeurs légères. Une petite tache sur le front ne sert qu'à mieux faire ressortir la blancheur et la netteté de tout le visage. L'exception dans ce qu'elle a de défectueux, sert de témoignage à la bonté de la règle. Avoir prouvé que quelques-uns des nôtres sont vicieux, ce n'est pas avoir prouvé que les Chrétiens le sont. Demandez plutôt quel mal on reproche à notre secte. Vous-mêmes, vous l'avouez dans vos conversations, en le tournant contre nous: Pourquoi un tel, dites-vous, est-il sans probité, puisque les Chrétiens sont si honnêtes? Pourquoi est-il si dur, puisque les autres sont miséricordieux? Tant il est vrai que vous rendez témoignage à la vertu des Chrétiens, puisque si vous en trouvez un qui soit vicieux, vous vous en étonnez. Il y a bien loin d'une imputation à un nom, d'une opinion à une vérité: telle est la nature des noms, qu'ils tiennent le milieu entre être dit et être. Combien sont dits philosophes, sans obéir cependant aux lois de la philosophie! Chacun porte le nom de sa profession. On abuse du nom que l'on porte, lorsqu'en le séparant des devoirs qu'impose la profession, on déshonore par contrecoup la vérité, en prenant un nom mensonger. On n'est pas telle ou telle chose, parce que l'on s'appelle de ce nom; mais plutôt parce qu'on n'est pas telle ou telle chose, on en porte vainement le nom. On trompe ceux qui attribuent la chose à un nom, tandis que c'est le nom qui doit être jugé sur la chose. Toutefois, les hommes ainsi décriés ne sont plus des nôtres; ils ne fréquentent plus nos assemblées; ils ne prient plus avec nous; ils sont rentrés dans vos rangs par leurs vices: nous ne voulons plus même rien avoir de commun avec ceux que votre cruauté et vos supplices ont forcé d'apostasier. Or, nous admettrions plus volontiers parmi nous ceux qui ont abandonné notre loi malgré eux, que ceux qui l'ont trahie volontairement. Mais, d'ailleurs, vous n'avez aucun droit de nommer Chrétiens ceux qui renient les Chrétiens eux-mêmes qui ne savent pas ce que c'est que de se renier.
