35.
Nous avons d'innombrables témoignages, et du mélange des méchants avec les bons dans la participation aux sacrements, (dès le principe, en effet, Judas, le traître, fut mêlé avec les onze Apôtres fidèles), et du petit nombre des bons en comparaison de celui des méchants, et aussi de la multitude des bons considérée en elle-même. J'en cite quelques-uns seulement. Je lis dans le Cantique des cantiques ce texte qui, de l'aveu de tous les chrétiens, se rapporte à la sainte Eglise : « Comme le lis s'élève au milieu des épines, ainsi celle qui est proche de moi s'élève au milieu des filles1 ». Ces épines dont parle l'Ecriture, n'est-ce point la perversité de leurs moeurs? Et si elle emploie cette expression : « Les filles », n'est-ce point que les pécheurs participent aux mêmes sacrements? Le prophète Ezéchiel voit aussi certains hommes marqués au front, pour ne pas être enveloppés dans la ruine des méchants, et, à leur sujet, Dieu s'exprime en ces termes : « Ceux qui gémissent et s'affligent des péchés et des iniquités que mon peuple commet au milieu d'eux2 ». Il ne l'appellerait point son peuple, ce peuple qui, par son ordre, doit être bientôt anéanti, à la réserve d'un petit nombre, s'il n'était le dépositaire de ses promesses. Que dit encore le Seigneur au sujet de la zizanie que l'on a semée dans le champ du père de famille? « Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson » . « L'un et l'autre », c'est-à-dire le froment et la zizanie. La moisson, ainsi que le Sauveur l'explique lui-même, c'est la fin des siècles; le champ où l'on a semé le froment et l'ivraie, c'est le monde. Il faut donc que l'un et l'autre croissent dans le monde jusqu'à la fin des siècles. Il ne leur est donc plus permis de supposer ni d'affirmer, comme ils le font, qu'il n'y a plus de justes dans le monde, et qu'il n'en reste que dans le seul parti de Donat. Ils s'insurgent, en effet, contre cette parole si claire du Sauveur : « Le champ, c'est le monde » ; et contre cette autre parole : « Laissez-les croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson »; et encore : « La moisson, c'est la fin des siècles». Voici une autre parabole qui nous fait comprendre très-bien aussi le mélange des bons et des méchants dans la participation aux mêmes sacrements ; c'est le Seigneur lui-même qui l'énonce et qui l'explique : « Le royaume des cieux est semblable à un filet que l'on a jeté à la mer et qui a rassemblé toute sorte de poissons. Lorsqu'il a été rempli, les pécheurs l'ont retiré sur le rivage; et, s'étant assis, ils ont choisi les meilleurs qu'ils ont placés dans leurs vases; quant aux mauvais, ils les ont jetés hors du filet. Il en sera de même à la fin des siècles : les anges viendront, et ils sépareront les méchants d'avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise : là il y aura pleur et grincement de dents3». Les bons ne s'effraient donc point de leur mélange avec les méchants; ce n'est point pour eux un motif de rompre les filets, ni de sortir de l'unité ; ils aiment mieux laisser participer aux mêmes sacrements des hommes qui n'appartiennent pas au royaume des cieux. Lorsqu'ils auront atteint le rivage, c'est-à-dire quand ils seront arrivés à la fin des siècles, alors se fera la séparation, et le juge sera non point l'homme avec sa témérité, mais Dieu lui-même avec son infaillible justice.