PARTIE II.
L'Évangile nous parle d'une femme qui par ses importunités mérita d'obtenir de son juge ce qu'elle souhaitait, et d'un ami qui, s'étant retiré chez lui avec ses domestiques et ayant déjà fermé la porte de sa maison, se leva néanmoins pour donner des pains à un de ses amis qui venait à minuit les lui demander. Dieu même, tout invincible qu'il est, s'est laissé vaincre par les prières du publicain, et la ville de Ninive, qui s'était perdue par ses crimes, se sauva par ses larmes. Je vous parle de la sorte afin que dans votre élévation vous ne dédaigniez pas de jeter les yeux sur moi, ni de prendre soin d'une brebis malade, quelque nombreux d'ailleurs que soit votre troupeau. Jésus-Christ fit autrefois passer un larron de la croix dans le ciel et changea en la gloire du martyre la peine de ses crimes, pour faire voir que la conversion du pécheur n'est jamais hors de saison. Ce divin Sauveur reçoit avec joie l'enfant prodigue lorsqu'il revient à la maison paternelle; ce bon Pasteur laissant quatre-vingt-dix-neuf brebis, en va chercher une qui était restée en arrière et la rapporte sur ses épaules. Saint Paul, de persécuteur de l'Église devient prédicateur de l'Évangile. Dieu le prive de la vue du corps afin d'éclairer son esprit, et cet homme, qui traînait devant les tribunaux des Juifs les serviteurs de Dieu chargés de chaînes, se fait gloire de celles qu'il porte pour l'amour de Jésus-Christ.
Je vous ai déjà dit que j'ai reçu autrefois à Rome la robe de Jésus-Christ, et que je demeure maintenant sur les frontières de la Syrie, pays sauvage et barbare. Ne regardez pas, s'il vous plait, ma retraite comme un exil auquel on m'aurait condamné malgré moi: je me suis moi-même imposé cette pénitence pour l'expiation de mes péchés. Mais, comme dit un poète païen, « celui qui se retire au delà des mers peut changer de climat, non d'esprit et d'inclinations : » poursuivi donc sans cesse par un implacable ennemi, j'ai à souffrir dans la solitude une guerre plus cruelle que jamais : d'un côté l'hérésie arienne, soutenue par le crédit et par la puissance des grands du siècle, vomit contre moi sa rage et sa fureur; de l'autre les trois différents partis qui déchirent l'Église d'Antioche s'efforcent à l'envi de m'engager dans leurs intérêts. Les solitaires du pays, plus anciens que moi, veulent me soumettre à leur autorité. Cependant je dis hautement : « Quiconque est uni à la chaire de saint Pierre est de mon parti. » Melèce, Vital et Paulin disent qu'ils sont dans votre communion : je le pourrais croire s'il n'y en avait qu'un seul qui le dit, mais dans l'état des choses il faut nécessairement que deux d'entre eux, ou même tous les trois, ne disent pas la vérité.
Je vous conjure donc par la croix du Seigneur, par la passion que Jésus-Christ a dû souffrir pour entrer dans cette gloire qui est la couronne de notre foi, de vouloir bien imiter le zèle des apôtres, dont vous tenez le rang et la dignité. Je souhaite que vous soyez assis sur un trône avec eux pour juger les nations, qu'une main étrangère vous ceigne sur la fin de vos jours à l'exemple de saint Pierre, et que vous deveniez enfin avec saint Paul citoyen du ciel. Mais je vous prie en même temps de me marquer avec qui je dois communiquer dans la Syrie. Ne méprisez point une âme pour le salut de laquelle Jésus-Christ a donné sa vie.
