4.
Que dois-je dire ? que dois-je taire ? Au milieu des riches trésors de la création , il est difficile de trouver ce qu'il y a de plus précieux, et l'on se verrait privé avec peine de ce qui aurait été omis. Que la terre produise de l'herbe verte : et aussitôt les poisons ont paru avec les plantes nourricières, la ciguë avec le blé , l'ellébore , l'aconit, la mandragore, et le jus du pavot avec le reste des plantes dont nous tirons notre vie. Quoi donc ! oublierons-nous de rendre grâces au Créateur pour les productions utiles, et ne songerons-nous qu'à nous plaindre de celles qui nous sont nuisibles ? Ne ferons-nous pas attention que tout n'a pas été créé pour notre subsistance ? Nous avons nos nourritures qui sont faciles à trouver et à reconnaître ; chacune des choses créées a son emploi particulier qu'elle remplit. Parce que le sang de taureau est pour vous un poison1, ne voit-on pas produire, ou devait-on produire en ne lui donnant pas de sang, cet animal dont la force nous est d’un si grand usage ? Vous avez avec sous dans la raison une compagne qui vous apprend à vous garantir des productions pernicieuses. Quoi ! les brebis et les chèvres savent fuir les herbes qui nuisent à leur vie ; elles savent , par le seul instinct, distinguer ce qui leur est contraire ; et vous, qui avez la raison, qui avez l'art de la médecine, lequel vous fait connaître les plantes salubres; qui avez l'expérience de vos prédécesseurs, laquelle vous apprend à fuir celles qui sont préjudiciables, vous est-il bien difficile, je vous le demande, d'éviter les poisons ! D'ailleurs, aucun de ces poisons n'a été produit au hasard et sans but. Où ils servent de nourriture à quelques animaux, ou l'art de la médecine a su les tourner à notre avantage, et les employer à la guérison de certaines maladies. La ciguë est mangée par les étourneaux, qui, par la constitution de leur corps, évitent les effets de ce poison. Comme les libres de leur estomac sont très-actives, ils l'ont digérée avant que sa froideur ait pu atteindre les parties vitales. L'ellébore est aussi la pâture des cailles, dont le tempérament propre les garantit de ce qu'elle a rie dangereux. Ces mêmes poisons nous sont quelquefois utiles dans l'occasion. Les médecins se servent de la mandragore pour ramener le sommeil fugitif, de l'opium pour apaiser les douleurs violentes. Plusieurs, avec la ciguë, ont diminué la rage de la concupiscence , ou , avec l'ellébore, ont dissipé des maladies invétérées. Ainsi ce que vous pensiez être matière à des reproches contre le Créateur, est pour vous un nouveau sujet de lui rendre grâces.
C'était une erreur des anciens, que le sang de taureau était un poison : on a reconnu , au contraire , qu'il est souvent utile dans la médecine. ↩
