AU SÉNATEUR PAMMAQUE ET A MARCELLA.
Zèle de Théophile, patriarche d'Alexandrie, contre les origénistes. — Jérôme les prend à partie dans cette lettre. — Sa traduction de la seconde Lettre pascale de ce patriarche. — Condamnation de ces hérétiques par le pape Anastase.
Écrite en 402.
Je vous adresse encore1 des publications d'Orient et des richesses d'Alexandrie, que je fais parvenir à Rome au commencement du printemps. « Dieu viendra du côté du Midi, et le saint de la montagne de Pharan, » qui est couverte d'une ombre épaisse. De là vient que l'épouse des cantiques s'écrie dans le transport de sa joie : « Je me suis assise à l'ombre de celui qui était l'objet de tous mes désirs; j'ai goûté de son fruit, et il m'a paru délicieux. » Nous voyons aujourd'hui l'heureux accomplissement de cette prophétie d'Isaïe : « Il y aura en ce temps-là un autel du Seigneur au milieu de l'Égypte. Où il y a eu abondance de péchés, il y a ensuite surabondance de grâces. » Ceux qui ont reçu et conservé Jésus-Christ dans son enfance le défendent, aujourd'hui qu'il est homme parfait, par le zèle ardent que leur inspire la foi; et comme il s'est autrefois retiré chez eux pour se dérober aux poursuites d'Hérode, il s'y retire encore aujourd'hui pour se mettre à couvert des blasphèmes d'un hérétique. Celui que Démétrius2 a chassé d'Alexandrie, Théophile le poursuit par toute la terre; ce Théophile auquel saint Luc adresse son livre des Actes des Apôtres, et qui porte3 dans son nom le caractère de l'amour divin dont son coeur est rempli. Où est maintenant ce serpent tortueux? où est cette vipère venimeuse? où est ce monstre à moitié homme, moitié loup? 4 où est cette hérésie qui faisait retentir ses sifflements par tout le monde, qui se vantait de l'évêque Théophile et de moi comme de ses partisans; et qui, semblable à des chiens qui aboient sans cesse, supposait impudemment pour séduire les simples, que nous souscrivions à ses erreurs? Elle a été accablée par l'autorité et l'éloquence de Théophile, et elle parle sous terre à la manière des démons; car elle ignore celui qui, venant du ciel, parle des choses du ciel. Et plût à Dieu que cette race de serpents voulût ou suivre de bonne foi nos sentiments, ou défendre les siens constamment, afin que nous puissions distinguer ceux auxquels nous devons nous attacher d'avec ceux que nous devons éviter!
Mais voici un genre de pénitence tout nouveau. Ils nous haïssent comme leurs plus grands ennemis, et cependant ils n'osent rejeter ouvertement la foi que nous professons. Quelle est cette douleur, je le demande, qui ne se calme ni par le temps, ni par la raison? On voit souvent des ennemis au milieu des épées nues , parmi les corps morts et les ruisseaux de sang, s'embrasser les uns les autres, et faire succéder en un moment la paix à la guerre; il n'y a que ces hérétiques qui ne veulent point se réconcilier avec l’Eglise, parce qu'ils condamnent de coeur ce qu'ils sont obligés de confesser de bouche. Que s'il leur échappe de prononcer quelquefois leurs blasphèmes en public, et qu'ils s'aperçoivent que ceux qui les entendent en frémissent d'horreur et d'indignation , ils disent aussitôt avec une candeur et une simplicité affectées, que c'est pour la première fois qu'ils ont enseigné cette doctrine et qu'ils ne l'ont point apprise de leur maître; et quoique nous ayons leurs écrits entre nos mains, ils nient verbalement ce qu'ils avouent par écrit.
Quelle nécessité d'assiéger la Propontide, de changer si souvent de demeure, de passer d'un pays dans un autre, et de déchirer partout avec rage un pontife illustre du Christ avec tous ses disciples? Si vous ne dites que la vérité, remplacez votre zèle ancien pour l'erreur par l'ardeur de votre foi. Pourquoi ramasser de tous côtés tant de vieilles médisances et de calomnies usées, pour noircir la réputation de ceux contre la foi desquels vous ne pouvez prévaloir? Croyez-vous en être moins hérétiques quand vous nous aurez fait passer dans l'esprit de quelques-uns pour des pécheurs? Votre bouche sera-t-elle moins souillée par l'impiété, quanti vous aurez fait voir que nous avons quelque légère blessure à l'oreille? Croyez-vous pouvoir vous justifier de votre perfidie, et blanchir votre peau qui est aussi noire que celle d'un Ethiopien et aussi tachetée que celle d'un léopard, en faisant remarquer une petite tache que nous aurions sur le corps ? L'évêque Théophile accuse hautement Origène d'être hérétique ; et comme ses disciples n'osent défendre ses écrits, ils disent qu'ils ont été falsifiés par les hérétiques; ce qui est arrivé à plusieurs écrivains dont les ouvrages ont été altérés. C'est ainsi qu'ils tâchent de justifier Origène par les erreurs des autres, et non par la pureté de sa foi.
Mais c'est assez parler de ces hérétiques , qui par la haine aussi injuste qu'implacable qu'ils ont contre nous font assez connaître ce qu'ils ont dans l'âme et découvrent le poison qu'ils ont au fond du coeur. Pour vous qui êtes l'ornement du sénat chrétien, recevez cette année la lettre que je vous envoie, en grec et en latin, de peur que ces hérétiques ne m'accusent encore faussement d'y avoir changé ou ajouté plusieurs choses. Je puis vous assurer que je n'ai rien négligé pour conserver dans la traduction toute l'élégance et la beauté de l'original; je l'ai suivi pied à pied avec une exacte fidélité, afin de ne rien perdre de l'éloquence avec laquelle il est écrit, et de dire les mûmes choses et dans les mîmes termes. C'est à vous à juger si j'ai bien réussi.
Je vous dirai seulement que cette lettre est divisée en quatre parties. Dans la première, l'auteur invite les fidèles à célébrer dignement la fête de Pâques; dans la seconde et dans la troisième, il combat et détruit parfaitement les hérésies d'Apollinaire et d'Origène; enfin dans la quatrième et dernière partie, il exhorte les hérétiques à faire pénitence. Que s'il ne dit pas dans cette lettre tout ce que l'on peut objecter à Origène, c'est qu'il l'avait déjà dit dans la première que je vous envoyai l'année passée, et qu'il a cru qu'il ne devait pas dans celle-ci, dont je vous envoie la traduction, s'étendre beaucoup sur cette matière qu'il ne voulait toucher qu'en passant.
Quant aux erreurs d'Apollinaire, il n'emploie pour les réfuter qu'une simple exposition de notre foi, mais il le fait avec tant de force et d’habileté qu'après avoir désarmé son adversaire, il le perce avec le poignard qu'il lui a arraché des mains. Priez donc le Seigneur que cet ouvrage, qui a tant d'élégance dans le texte grec, n'en ait pas moins dans la version latine; que Rome reçoive avec plaisir une pièce qui a déjà fait l'admiration de tout l'Orient, et que la chaire de l'apôtre saint Pierre confirme par son approbation ce que le siège de l'évangéliste saint Marc vient de publier. Au reste le bruit s'est déjà répandu partout que le saint Pape Anastase, animé du même esprit et du même zèle, a aussi poursuivi ces hérétiques jusque dans les tanières qui leur servent d'asile et de retraite. Ses lettres même nous ont appris que ce qui a été condamné en Orient l'a aussi été en Occident. Je prie le Seigneur de lui donner une longue suite d'années, afin que l'hérésie, qui comme une mauvaise plante commence à repousser, se dessèche peu à peu, et meure enfin par le soin qu'il prend de s'opposer à ses desseins.
Saint Jérôme veut parler de la seconde Lettre pascale de Théophile, qu'il avait traduite du grec en latin, et dont il leur envoyait un exemplaire. ↩
Démétrius, évêque d'Alexandrie, excommunia Origène, à cause de diverses erreurs dont il prétendait que ses livres étaient remplis : ce qui obligea cet auteur de sortir d'Alexandrie et de se retirer à Tyr. ↩
Théophile est un mot dérivé du grec signifiant « Qui aime Dieu. » ↩
Saint Jérôme fait allusion à ce que Virgile, Aeneid., l. 2, dit de Scylla, fameux promontoire de Sicile : Prima hominis facies utera commissa luporum. ↩
