A TRANQUILLIN.
Qu'il faut lire avec prudence Origène, Tertullien, Novatius, Arnobe et Apollinaire. — Que l'ignorance est préférable à une science mauvaise et impie.
Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 397.
Si j'ai autrefois douté que les liens qui unissent les esprits fussent plus forts que ceux qui unissent les corps, j'en suis convaincu présentement par la liaison étroite que la charité de Jésus-Christ a formée entre vous et moi; car votre lettre (je vous le dis avec toute la sincérité possible), toute muette qu'elle est, exprime d'une manière vive et touchante les sentiments d'amitié que vous avez pour moi.
La nouvelle que plusieurs personnes sont tombées dans les erreurs d'Origène, et que mon fils Océanus travaille avec zèle à les détromper, m'afflige et me réjouit tout à la fois : m'afflige de ce que des personnes simples se sont laissé séduire, et me réjouit de ce que ce savant homme veut bien chercher à les retirer de leurs égarements.
Puisque vous voulez que je vous dise mon opinion sur la lecture des ouvrages d'Origène, savoir si l'on doit s'abstenir de les lire, comme le voudrait notre cher frère Faustinus, ou si, comme le veulent quelques autres, on peut les lire en partie; je vous dirai que je crois qu'on peut lire quelquefois Origène à cause de son érudition, comme on lit Tertullien, Novatius, Arnobe, Apollinaire et quelques autres écrivains ecclésiastiques, tant grecs que latins, mais avec cette précaution qu'on n'en prenne que ce qui est bon et qu'on laisse ce qu'il y a de mauvais, d'après l'Apôtre : « Eprouvez tout, et attachez-vous à ce qui est bon. »
Mais quant à ceux, ou qui témoignent trop d'attachement pour lui, ou qui n'en ont de l'éloignement qu'à cause de leurs injustes préventions, je crois qu'on peut leur appliquer ce que dit le prophète : « Malheur à ceux qui appellent mal ce qui est bien et bien ce qui est mal, et qui font doux ce qui est amer et amer ce qui est doux ; » car son érudition ne doit point faire embrasser ce qu'il y a d'impie dans ses dogmes, ni l'impiété de ses dogmes faire rejeter entièrement la lecture de ses Commentaires sur l'Ecriture sainte, qui peuvent avoir quelque chose de bon et d'utile. Que si ses ennemis et ses partisans ne veulent garder aucune mesure et prétendent qu'on doit, sans distinction, ou tout approuver ou tout condamner dans ses ouvrages, je crois, moi, qu'on doit toujours préférer une pieuse ignorance à une science impie et pleine de blasphèmes. Notre saint frère Tatien, diacre, vous salue de tout son coeur.
