2.
Je viens de prononcer le nom de veuve, je vais être obligé de le répéter souvent; ce nom, qui est devenu le vôtre à la fleur de votre âge, si je ne vous l'expliquais pas , bouleverserait votre âme et troublerait votre raison en vous rappelant sans cesse la perte cruelle que vous venez de faire. Je vais donc vous montrer que ce nom signifie non pas malheur, mais honneur, honneur très-grand. Cette opinion n'est point celle du vulgaire , je le reconnais, mais elle est celle de saint Paul, ou plutôt de Jésus-Christ lui-même qui parle par la bouche de saint Paul, comme le prouvent ces paroles : Voulez-vous, nous dit l'Apôtre, éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle par ma bouche? (II Cor. XIX. 3.) Qu'écrit-il donc à son disciple Timothée ? Parmi les veuves n'admettez personne qui ait moins de soixante ans; et: Refusez les jeunes veuves. (I Tim. V, 9, 11.) Cette double recommandation nous fait connaître toute la sublimité de cet état. En effet, le même apôtre qui ne fixe aucun âge pour l'épiscopat, marque soigneusement celui qu'il exige pour l'élection des veuves. Est-ce qu'il les considère comme supérieures à l'évêque ? Nullement mais c'est qu'il n'ignore pas que leur état est plus pénible que l'épiscopat lui-même, parce qu'il les expose au dedans et au dehors à mille embarras et mille difficultés : car si une ville tout ouverte est exposée aux attaques et au pillage de l'ennemi, une jeune veuve est assiégée de gens qui s'efforcent de lui ravir ses biens et même son honneur.
Ces occasions de chute ne sont pas les seules qu'elle rencontre. Souvent, en effet, l'insubordination de ses domestiques, le mauvais état de ses affaires, le souvenir de l'existence brillante qu'elle a perdue, la vue du bonheur dont jouissent les femmes de son âge, enfin le goût du monde et de ses plaisirs l'amènent à contracter un second mariage. Il en est même plusieurs qui, en dehors d'une légitime union, entretiennent secrètement des rapports coupables, et savent ainsi se conserver l'honneur et la gloire de la viduité. Cet état n'a donc rien que d'honorable parmi les hommes; et s'il mérite les louanges des chrétiens, il n'excite pas moins l'étonnement des infidèles. Je me souviens que dans ma jeunesse, mon professeur, quoique païen, fit publiquement à ce sujet l'éloge de ma mère. Un jour qu'il avait, selon sa coutume, adressé quelques questions à mes condisciples sur ma personne et sur ma famille, on lui apprit que j'étais le fils d'une veuve. Il me demanda quel était l'âge de ma mère, et depuis combien de temps elle était veuve. Je lui répondis qu'elle avait quarante ans, et qu'il y en avait vingt qu'elle avait perdu mon père. Il en fut stupéfait, et se tournant vers les assistants, il s'écria avec force: Oh! quelles femmes chez les chrétiens! Tant la viduité excite l'admiration et obtient l'estime des païens comme des chrétiens?
L'Apôtre n'ignorait donc ni la dignité, ni les périls de cet état, lorsqu'il recommandait à Timothée de ne pas admettre au rang des veuves celle qui aurait moins de soixante ans. Bien plus, cette garantie de l'âge, quelque grave qu'elle soit, ne lui suffit pas; et il pose encore les conditions suivantes : Il faut, dit-il, qu'on puisse rendre témoignage de ses bonnes œuvres, et s'assurer si elle a bien élevé ses enfants, si elle a exercé l'hospitalité, si elle a lavé les pieds des saints, si elle a secouru les affligés, si elle s'est appliquée à toutes les bonnes oeuvres. (Ibid. 10.) Quel examen sévère, et quelles épreuves rigoureuses ! Quelles vertus l'Apôtre exige des veuves, et à quels détails il descend ! Certes, il ne prendrait point ces mille précautions si le rang, auquel il les appelle, n'était un rang d'honneur et de gloire. Il dit encore au même Timothée : Refusez les jeunes veuves; et il lui en donne cette raison : Qu'après s'être dissipées sous l'autorité de Jésus-Christ, elles veulent se remarier. (I Tim. V, 9, 10, 11.) Mais ne nous fait-il point entendre par là qu'une veuve devient l'épouse de Jésus-Christ? Et pour montrer combien cette union est douce et légère, il dit qu'elles veulent se remarier après s'être dissipées sous l'autorité de Jésus-Christ. Jésus-Christ agit donc envers elles comme un époux débonnaire qui ne veut point commander sévèrement et qui leur laisse une entière liberté.
L'Apôtre ne s'en tient pas là; voici de nouvelles marques de sollicitude et d'intérêt : La veuve, dit-il, qui vit dans les délices, est morte, quoiqu'elle paraisse vivante; celle, au contraire, qui est vraiment veuve et délaissée, espère en Dieu, et persévère jour et nuit dans la prière et l'oraison. (I Tim. V, 5, 6.) Dans sa première Epître aux Corinthiens, il dit encore : Elle sera plus heureuse si elle demeure veuve. ( I Cor. VII. 40.)
Quel magnifique éloge ! et cependant saint Paul écrit sous la loi nouvelle, et dans un temps où la virginité rayonnait dans toute sa splendeur. Mais la gloire de cette vertu ne peut obscurcir dans son esprit l'éclat de la viduité; même à côté de la virginité elle conserve son mérite propre et sa splendeur. Quand je vous parlerai de veuvage et de viduité, ne vous troublez donc point, comme si vous aviez à rougir d'être veuve. Si la viduité était déshonorante, la virginité le serait bien davantage. Mais il n'en est pas ainsi, à Dieu ne plaise ! Et puisque nous louons et admirons la femme qui, du vivant de son mari, observe la continence, pourquoi refuserions-nous nos éloges et notre admiration à la veuve qui garde à son époux une inviolable fidélité?
