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Et puisque j'ai rappelé cette guerre, puis-je oublier la multitude des veuves qu'elle a faite? Quelques-unes reflétaient la gloire d'un illustre époux, et aujourd'hui, revêtues des couleurs du deuil, elles consument leur vie dans les larmes et la douleur; bien plus, elles se sont vu refuser ce qui vous a été accordé. Car, ô veuve admirable ! votre époux est mort dans- son lit et entre vos bras; vous avez entendu ses dernières paroles , et recueilli les avis qu'il vous donnait sur l'administration de vos affaires domestiques, en même temps que par un testament régulier il fermait la porte aux procès et aux chicanes. Ajoutez encore que vous avez pu embrasser ses restes inanimés, lui fermer les yeux, vous rassasier de pleurs et de baisers, et qu'il vous a été donné de l'honorer par de magnifiques funérailles , en sorte que vous avez rempli à son égard tous vos devoirs d'épouse; enfin il vous est permis de visiter sa tombe, et les pleurs dont vous l'arrosez ne sont pas sans quelque consolation. Mais ces veuves infortunées n'en connaissent aucune; elles ont envoyé des époux affronter les périls de la guerre , espérant qu'elles les verraient revenir couverts de gloire, et elles n'ont reçu que l'affreuse nouvelle de leur mort; les restes mortels de ceux qu'elles aimaient n'ont pas même été rapportés, et elles n'ont recueilli que le récit de leurs trépas.
Il y en a même qui n'ont point obtenu cette triste consolation, et qui, ignorant tous les détails de la mort de leurs maris, savent seulement qu'ils sont restés ensevelis sous des monceaux de cadavres. Et, doit-on s'étonner que plusieurs généraux aient ainsi péri, lorsque l'empereur lui-même, renfermé, avec quelques soldats, dans un village dont il n'osait sortir pour repousser les Barbares, y fut brûlé vif ainsi que tous ses compagnons ; cavaliers et chevaux, charpentes et murailles des maisons, l'incendie dévora tout, réduisit tout en cendres. Telle fut l'affreuse nouvelle que ceux qui avaient suivi l'empereur rapportèrent à sa veuve, au lieu de lui ramener un époux vainqueur et triomphant. Toutes les splendeurs du monde s'évanouissent donc comme l'éclat des fleurs printanières, comme une décoration de théâtre : elles n'ont pas encore paru que déjà elles se sont évanouies; ou si elles subsistent quelques instants, c'est pour se hâter vers un lugubre dénouement.
Quoi de plus vain que l'honneur du monde, que la gloire qui vient dés hommes ? Quel fruit et quel avantage peut-on en recueillir? Quelle en est la fin utile? Et plût à Dieu que la gloire du monde ne fût que frivole et inutile ! Mais stérile pour le bien, elle est féconde pour le mal; et elle multiplie l'épreuve et la tribulation sous les pas de quiconque se soumet à son tyrannique empire. Oui, elle est une maîtresse cruelle qui ne reconnaît les respectueux hommages de ses esclaves qu'en aggravant le joug de leur servitude, tandis qu'elle est impuissante à se venger de nos dédains et de nos mépris. C'est pourquoi je n'hésite point à dire que la gloire est plus farouche qu'un tyran inflexible et qu'un animal féroce. Ceux-ci s'apprivoisent souvent par les caresses; mais celle-là s'en irrite; et la plus obséquieuse obéissance ne la rend que plus dure et plus exigeante; elle a aussi pour compagne une passion que l'on pourrait nommer sa fille. Et en effet lorsque notre coupable coopération lui a permis de jeter dans nous de profondes racines, elle enfante l'orgueil; la fille n'est pas moins cruelle que la mère, et toutes deux ravagent le coeur de l'homme.
