3.
Le saint et vertueux Thérasius vous donnait, je le répète, toute la gloire et tout le bonheur qu'un homme peut donner; mais aujourd'hui Dieu lui-même a pris sa place, et ce Dieu puissant qui ne vous a jamais abandonnée, vous protégera désormais avec une nouvelle sollicitude. Déjà sa paternelle providence s'est manifestée à vous dans cette fournaise de soucis, en vous défendant contre l'excès de votre douleur, et en vous préservant d'un funeste désespoir. Il vous a sauvée du naufrage au plus fort de la tempête, il vous gardera encore sur ces flots plus tranquilles où votre existence est entrée. Oui, il allégera pour vous les peines du veuvage.
Mais peut-être est-ce moins le nom de veuve qui vous peine, que la réalité de votre malheur? Ah ! je l'avoue avec vous, on trouverait difficilement un second Thérasius : les hommes bons, probes, modestes, sincères, prudents et pieux comme lui sont rares sur la terre, et sans doute votre douleur devrait être inconsolable, s'il était mort tout entier, et s'il était devenu la proie du néant; mais puisqu'il a abordé au port tranquille de la bienheureuse éternité, et qu'il a pris place près du trône du Roi par excellence, pourquoi pleurer son départ et regretter son bonheur ? Il faudrait plutôt s'en réjouir: une telle mort est bien moins une mort qu'un changement de domicile, et un passage de la vallée des larmes au séjour des félicités, et de la terre au ciel. Oui, il n'a quitté les hommes que pour se réunir aux anges, et adorer le Dieu que les anges adorent.
Ici-bas il combattait pour son prince, et avait à redouter les périls de la guerre, et les traits de l'envie, qui croissait avec son mérite et sa gloire, et qui multipliait autour de lui ses perfides embûches; mais le ciel ne connaît ni ces craintes, ni ces dangers. C'est pourquoi autant vous pleurez l'absence d'un époux si vertueux et si parfait, autant vous devez vous réjouir de son bonheur et de sa gloire, car aujourd'hui il vit au sein de la paix et du repos, loin du tumulte et des périls du monde. Est-il raisonnable de pleurer ceux qui vont au ciel, quand on sait que le ciel vaut infiniment mieux que la terre? Si votre époux eût vécu comme ces impies dont la vie n'est qu'une longue offense contre le Seigneur, il ne vous eût pas fallu attendre sa mort pour le pleurer, mais puisqu'il a toujours été juste et craignant Dieu, félicitons-le de sa sainte vie et de sa sainte mort. C'est ce que nous recommande l'Apôtre quand il dit : J'ai un grand désir d'être dégagé des liens du corps et d'être avec Jésus-Christ, ce qui est sans comparaison le meilleur. (Philip. 1, 23.)
Vous souffrez de ne plus entendre sa voix, de ne plus lui témoigner votre amour, et de ne plus jouir de sa présence : peut-être aussi regrettez-vous la gloire et l'honneur, l'éclat et le repos dont il vous entourait ? Hélas ! tout s'est évanoui dans la nuit du tombeau, et les épaisses ténèbres du deuil et de l'affliction vous environnent de toutes parts. Mais qui vous empêche de lui témoigner votre affection aujourd'hui comme hier? L'amour est bien puissant; il peut subsister sans la présence et la vue de la personne aimée; ce lien mystérieux va saisir même les absents pour les unir et les serrer étroitement ensemble : le temps ni la distance ne sauraient rompre cette chaîne de l'amour entre deux âmes.
Je le sais, c'est sa présence surtout que vous redemandez. Eh bien ! gardez son lit pur et sans tache, que nul autre homme n'y touche, faites en sorte que votre vie soit une copie fidèle de la sienne. Alors, je vous l'assure, vous le retrouverez parmi les choeurs des élus, et vous habiterez avec lui, non cinq années; comme dans votre première union, ni vingt, ni cent, ni mille, ni dix mille, mais pendant l'éternité tout entière; ces régions heureuses ne connaissent point les liens de la chair et du sang, elles n'admettent que ceux de la vertu c'est ainsi que Lazare repose dans le sein d'Abraham avec tous les justes de l'orient et de l'occident, quoiqu'ils soient étrangers à la famille de ce patriarche. Ce même lieu de paix et de bonheur vous recevra comme il a reçu le noble Thérasius, si vous marchez sur ses traces; et vous le reverrez, non plus revêtu d'une beauté périssable, mais tout rayonnant d'une splendeur immortelle, et d'un éclat qui surpasse les clartés du soleil ; car sur la terre toute beauté, quelque parfaite qu'on la suppose est faible et caduque, tandis que le. corps des élus brille d'une gloire si éblouissante que nos yeux mortels ne sauraient la soutenir. Voulez-vous en saisir quelques traits, et comme en apercevoir quelque ombre ? Rappelez-vous, dans l'Ancien Testament, Moïse dont le visage resplendissait d'une lumière si vive que les Israélites ne pouvaient en supporter l'éclat, et dans le Nouveau, la sainte humanité du Christ qui se montra plus resplendissante encore sur le Thabor.
Supposons que l'on eût promis à votre époux l'empire du monde, à la condition de vivre loin de vous pendant quelques années, et que vous dussiez ensuite le retrouver paré de la pourpre et orné du diadème, pour partager vous-même son trône et sa gloire; je vous le demande, votre fermeté et votre constance eussent-elles reculé devant ce sacrifice? N'eussiez-vous pas regardé cette séparation comme un avantage inappréciable et digne de tous vos vœux? Montrez donc le même courage quand il s'agit de ce royaume des cieux, où vous reverrez Thérasius, revêtu non d'un manteau d'or et de pourpre, mais de la glorieuse immortalité des élus. Sans doute vos désirs voudraient précipiter le cours des années. Du moins il vous apparaît quelquefois en songe, il converse avec vous et vous montre ses traits chéris. Combien cette mystérieuse correspondance est-elle propre à vous consoler, et combien elle est plus douce que toute relation épistolaire ! Celle-ci ne vous présenterait que des caractères muets, tandis que vous reconnaissez dans vos rêves la noble figure, lé doux sourire, la démarche majestueuse et la voix aimable de votre époux.
