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Mais peut-être pleurez-vous cette sécurité de l'avenir dont il vous était un gage certain, et même ces espérances d'honneurs et de for tune qui s'épanouissaient à vos regards; et en effet, je sais que la chaise curule des préfets lui était prochainement réservée. Or, rien de plus propre à calmer votre douleur que le souvenir de ces grands qui, après s'être élevés plus haut encore, ont- fini misérablement leurs jours. Je vous rappellerai spécialement le fameux Théodore de Sicile : doué de tous les avantages extérieurs , il possédait, plus que tout autre courtisan, l'oreille et le coeur du prince; mais, ébloui de son crédit et enivré de sa fortune, il conspira un jour contre son maître, et paya dé sa tête cette criminelle tentative. Son épouse, que rapprochait de vous l'éducation, la naissance et la noblesse, se vit elle-même dépouillée de tous ses biens, privée de sa liberté et réduite en servitude : confondue dans la foule des servantes , elle n'eut d'autre avantage sur ses compagnes que celui d'arracher quelques larmes à tous ceux qui, en la voyant, comprenaient toute l'étendue de son malheur.
On raconte aussi qu'Artémise, veuve d'un riche seigneur que perdit son ambition, tomba dans l'indigence et fut même privée de la vue. Elle devint aveugle par l'excès de sa douleur et l'abondance de ses larmes, en sorte que, guidée par une main étrangère, elle allait de porte en porte mendier un morceau de pain. Je pourrais multiplier ces exemples de familles ruinées et de fortunes renversées, si je ne savais que votre coeur est trop noble et trop généreux pour chercher sa consolation dans le malheur de vos semblables ; je ne vous ai cité ces deux traits qu'afro de vous mieux faire comprendre le néant des grandeurs humaines. Ah ! combien le Prophète a-t-il raison de s'écrier : Toute la gloire de l'homme ressemblé ci la fleur des champs ! (Is. XL, 6.) Plus on s'élève en éclat et en dignité, et plus la chute est profonde et terrible, et cette maxime est vraie,. non-seulement des dignitaires d'un empire, mais encore des empereurs eux-mêmes: Nos demeures privées ne nous présentent point; comme le palais des rois, une triste accumulation de crimes et de malheurs. C'est là que les enfants deviennent orphelins dès le berceau, et les épouses veuves à la fleur de l'âge ; c'est là que se multiplient les morts violentes, et que se réalisent ces drames sanglants dont le récit et le spectacle émeuvent la scène et le théâtre.
Sans fouiller dans les siècles passés, sur neuf empereurs qui ont régné de notre temps, deux seulement n'ont pas péri de mort violente. Celui-ci est tombé sous les coups d'un usurpateur; celui-là sur le champ de bataille; l'un, victime de la perfidie de ses gardes; l'autre, sous (les poignards payés par celui même de qui il tenait la couronne et la pourpre. Quant à leurs épouses, plusieurs ont péri par le poison, quelques-unes ont succombé à la douleur; et, parmi celles qui vivent encore, l'une tremble qu'une politique barbare n'immole son jeune fils à la sûreté du trône; et une autre revient à peine de l'exil qu'on fait cesser les pressantes démarches de ses nombreux amis.
Et maintenant, s'il est permis de parler de nos impératrices, que voyons-nous? L'une, respirant enfin de ses maux passés, n'ose se livrer à la joie du présent, parce qu'elle redoute pour l'empereur l'inexpérience de sa jeunesse et les complots des méchants ; l'autre consume ses jours dans un état de crainte que je comparerais aux terreurs du criminel condamné à mort; car, depuis son avènement au trône jusqu'à ce jour, l'empereur n'a point déposé les armes, et il voit la défaite et la honte flétrir la majesté de l'empire. Hélas ! ce qui ne s'était jamais vu se voit maintenant : les Barbares, quittant leur patrie, font irruption dans nos provinces, promènent sur nos campagnes le fer et la flamme, forcent nos cités et s'y établissent en conquérants. Comme s'il s'agissait de fêtes, non de batailles, ils se moquent de là lâcheté de nos soldats. Je ne comprends pas, disait l'un de leurs chefs, l'impudence des Romains :'ils se laissent égorger comme des moutons, et néanmoins ils espèrent encore la victoire, et ne veulent point nous céder un pays qu'ils ne peuvent défendre. Combien de fois, ajoutait-il, mon bras ne s'est-il pas lassé à les immoler ! Quel langage ! et de quel effroi il doit remplir l'empereur et son auguste épouse !
