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Eh quoi ! verseriez-vous des larmes parce que le Seigneur vous a soustraite à la domination de ces deux tyrans, et qu'il vous a mise à l'abri de leurs mortelles atteintes? Si votre époux vivait encore, ils ne cesseraient de vous harceler; et maintenant qu'il n'est plus, ils ne peuvent même s'insinuer dans vos pensées. La reconnaissance exige donc que vous cessiez de pleurer votre délivrance, et de regretter cette dure tyrannie, car plus le souffle de la gloire et de l'orgueil est violent, et plus il jonche notre coeur de ruines et de débris. La courtisane qui cache sous le fard les rides et la difformité de son visage, s'applaudit de séduire encore quelques jeunes gens inexpérimentés; dès qu'elle les tient enlacés dans ses liens, elle les traite avec plus de mépris que de vils esclaves. C'est ainsi que la gloire et l'orgueil font peser sur nous la plus flétrissante servitude.
La plupart des hommes considèrent les richesses comme une source de bonheur; mais celui qui vit sans ambition sait les mépriser. Avouons toutefois que le désintéressement est devenu l'auxiliaire de la gloire, et qu'on n'a .souvent refusé de s'enrichir que pour se faire honneur de sa pauvreté. Faut-il vous citer ces philosophes païens que vous connaissez bien mieux que moi: Epaminondas, Socrate, Aristide, Diogène, et Cratès qui fit don à ses concitoyens de ses champs pour nourrir leurs troupeaux? Les premiers, qui ne pouvaient s'enrichir facilement, voyant que la pauvreté les mènerait à la gloire, suivirent résolument cette voie. Cratès alla jusqu'à sacrifier ses biens, tant il était épris d'un fol amour pour ce tyran capricieux ! Ne nous plaignons donc point si le Seigneur nous a délivrés de tous les maux qu'enfante ce honteux et ridicule esclavage. La gloire ! voilà sans doute un mot sonore; mais que la réalité diffère de ce qu'il fait entendre ! Combien en cherchant la gloire n'ont rencontré que des moqueries ! Celui-là seul y parvient, et s'entoure de son éclat, qui la méprise sincèrement. Celui au contraire qui ambitionne l'admiration du vulgaire, et qui la recherche par mille moyens, s'éloigne de la véritable gloire : il ne l'atteindra jamais. Il ne rencontrera que les maux opposés, la raillerie, l'injure, la critique, la calomnie et l'offense.
C'est ce que nous voyons tous les jours se vérifier non-seulement chez les hommes, mais encore chez les femmes et principalement chez elles. La femme qui est simple et sans affectation dans son extérieur, dans sa démarche et dans ses habits, et qui ne cherche point à s'attirer l'attention, est admirée de tous. Qui ne la contemple avec bienveillance? Qui ne la bénit et ne publie ses louanges? Mais on déteste celle qui s'étudie, à briller,-on l'évite comme un monstre, et on l'accable de dédains et de malédictions. Tels sont les mécomptes dangereux que nous épargne le mépris de la vaine gloire; il fait plus, il nous met en possession des véritables biens. Il laisse notre âme se dilater librement, et nous accoutume peu à peu à détacher nos regards de la terre pour les élever vers le ciel. Quiconque n'ambitionne point l'estime des hommes, pratique la vertu avec calme et sécurité, et se montre supérieur à la bonne comme à la mauvaise fortune. L'adversité ne saurait l'ébranler ni l'abattre; et la prospérité ne le rend point fier, ni orgueilleux. Mais au milieu de cette incessante mutabilité des choses humaines, et parmi leurs vicissitudes, il demeure ferme et inébranlable. Ainsi nous apparaîtrez-vous bientôt toute désabusée du monde, et tout occppée du ciel. Alors cette gloire, que vous, regrettez aujourd'hui, ne vous semblera digne que de vos mépris; vous ne la considérerez que comme une gloire vaine, futile et mensongère.
Si vous pleurez encore la perte de cette sécurité dont la présence de Thérasius entourait et votre personne et vos biens, et si vous craignez les embûches de ces gens qui sont toujours prêts à exploiter nos malheurs, déposez le fardeau de vos misères dans le sein du Seigneur, et il soutiendra votre âme. (Ps. LIV, 23.) Consultez le passé, et voyez si tous ceux qui ont espéré en Dieu ont été confondus. Qui l'a invoqué, et s'est vu méprisé ? Qui a persévéré dans ses commandements, et s'est vu délaissé? (Eccli. II, 12.) Oui, Celui qui a su alléger le poids de vos douleurs, et vous rendre la paix de l'âme, saura bien aussi écarter les dangers qui vous menacent. La mort de votre époux a été le plus grand de vos malheurs, et puisque malgré votre jeunesse et votre inexpérience, vous l'avez supportée avec tant de courage et de fermeté, manqueriez-vous de force pour soutenir de nouvelles et plus légères épreuves? Au reste je prie le Seigneur de vous les épargner. Cherchez uniquement le ciel, et tout ce qui peut vous y conduire, vous deviendrez ainsi supérieure à tous les événements; et le prince des ténèbres ne pourra lui-même vous nuire, tant que vous vous occuperez de votre salut. Oui, qu'on nous ôte nos biens, et qu'on nous arrache la vie, peu importe, pourvu que nous sauvions notre âme.
