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Un tel résultat n'a rien d'humain. Tant que vivent les grands hommes, leurs affaires prospèrent, viennent-ils à mourir, tout s'évanouit avec eux. Ce spectacle, le riche, le prince, l'empereur même, nous le donnent à leur mort. Alors, leurs lois sont abrogées, leurs images voilées, leur mémoire éteinte, leur nom livré à l'oubli, leurs clients méprisés. Tout à l'heure ils étaient à la tête des armées; peuples, villes, institutions, ils pouvaient tout changer d'un signe ; ils étaient maîtres d'ôter la vie, libres de la rendre au condamné marchant déjà au supplice. Et de toute cette grandeur, il ne reste plus rien. Pour Jésus-Christ, cet ordre est renversé. Avant le supplice de la croix il ne lui arrive rien que de triste. Judas le trahit, Pierre le renie et les autres prennent la fuite. Resté seul, ses ennemis le lient, et un grand nombre de ceux qui avaient cru en lui se retirent. Mais la victime a été immolée, alors, pour qu'il soit bien évident que ce crucifié n'était pas un pur homme, son oeuvre prend une face infiniment meilleure, elle fleurit et grandit de la manière la plus étonnante et la plus glorieuse. Avant le supplice de la croix, le chef du choeur apostolique succombe à la menace d'une portière, et après une si longue initiation, déclare qu'il ne connaît pas son Maître; après le supplice de la croix, il parcourt le monde entier; et dès lors, des foules innombrables de martyrs se laissent égorger, aimant mieux mourir que de répéter la parole arrachée par la peur au prince des apôtres, et par la menace d'une portière. Dès lors, dans toutes les contrées, dans toutes les villes, dans la solitude, dans les lieux habités et déserts, nous proclamons le Crucifié. Sur toute cette vaste étendue de terre visitée par le soleil, rois, généraux,princes,consuls, hommes libres et esclaves, ignorants et sages, insensés, barbares, tous invoquent son nom et l'adorent. L'oracle s'explique : Et son tombeau sera glorieux. Le lieu qui reçut son corps privé de vie, est devenu, tout chétif, tout pauvre qu'il est, plus vénérable et plus précieux que les palais des rois, que les rois eux-mêmes : Et son tombeau sera glorieux.
Chose incroyable ! ce qui était arrivé au Maître, s'est reproduit pour les disciples vivants, ils ont été emmenés de force, donnés en spectacle, méprisés, enchaînés, assujettis à mille maux; morts, ils ont été comblés de plus d'honneur que les empereurs mêmes. Comment cela? Le voici. Dans la ville impériale, à Rome, les tombeaux du pêcheur et du fabricant de tentes attirent plus que tout autre monument et les empereurs et les consuls et les généraux; à Constantinople, ceux qui portent la couronne s'estiment heureux d'avoir leur sépulture non auprès des apôtres, mais au dehors et sur le seuil de la basilique ; ainsi les empereurs sont désormais les portiers des pêcheurs, et à leurs yeux, aux yeux même de leurs descendants, ce n'est pas une honte mais un honneur pour leurs cendres. Et son tombeau sera glorieux. Cet honneur dont Jésus-Christ jouit dans son repos vous apparaîtra plus grand, quand vous connaîtrez le symbole de sa mort, de cette mort maudite et la plus ignominieuse de toutes, puisque de tous les genres de mort celui-là seul était frappé de malédiction. Autrefois, en effet, parmi les coupables, les uns étaient livrés aux flammes, d'autres lapidés, d'autres perdaient la vie dans différents supplices, mais celui qui était attaché au gibet, qui était pendu au bois, non-seulement subissait le châtiment si douloureux auquel il était condamné , il était encore maudit: Maudit, est-il dit, celui qui est pendu au bois. (Deuter. XXI, 23.) Et cependant ce signe du dernier supplice, ce signe maudit, abominable, on l'aime aujourd'hui avec ardeur.
La croix est un plus bel ornement que la couronne sur la tète des empereurs. Elle était autrefois en horreur à tout le monde, tout le monde aujourd'hui la recherche à l'envi. Aussi la trouve-t-on partout, chez les princes et leurs sujets, chez les femmes et les hommes, chez les vierges et les épouses, chez les esclaves et les hommes libres. Ce signe, nous l'imprimons tous continuellement sur les membres les plus nobles de notre corps, nous l'exposons chaque (377) jour à tous les regards, tracé sur notre front comme sur une colonne. Il brille à la table sainte, dans les ordinations des prêtres, et avec le corps de Jésus-Christ, dans la cène mystique. Partout on peut le voir représenté avec un admirable concert, dans les maisons, sur les places publiques, dans les déserts, sur les chemins, sur les montagnes, dans les bois et sur les collines, sur la mer et sur les fleuves, dans les îles, à table, sur les vêtements et sur les armes, sur nos lits, dans les festins, sur les vases d'argent et d'or, sur les ornements de perles, sur les peintures murales, sur les corps des animaux atteints de graves maladies et sur les corps des possédés, dans la guerre et dans la paix, le jour et la nuit, dans les choeurs joyeux et dans les familles d'ascètes : tant on se dispute partout à l'envi cet admirable don, cette grâce ineffable ! Et il n'est personne qui rougisse, personne qui se couvre le visage en pensant qu'elle est le signe d'une mort maudite; mais elle est pour nous tous un ornement plus précieux que les couronnes, les diadèmes et tous les colliers de perles. Elle n'est donc plus un objet d'horreur ; tous l'aiment et la désirent, tous la recherchent avec empressement; partout elle brille et resplendit, sur les murailles des maisons, sur les livres, dans les villes et les hameaux, dans les pays déserts et habités. Comment donc, demanderais-je volontiers aux Gentils, comment le signe d'un tel châtiment; de cette mort maudite, est-il aimé, recherché de tous avec ardeur, si ce n'est par la divine puissance du Crucifié ?
