13.
Il y a quelque chose de plus étonnant encore. Ce n'est pas dans la paix, c'est au milieu de guerres allumées de toutes parts, que ces hommes ignorants, pauvres, en petit nombre, sans naissance, sans lettres, de basse condition, parlant une langue étrangère, sans considération, ont reçu la mission de corriger le monde entier, et l'ordre de l'amener à un genre de vie plus pénible. Chez tous les peuples et dans toutes les villes , que dis-je? dam toutes les maisons on leur faisait la guerre. A peine l'Evangile avait-il pénétré quelque part, qu'il séparait le fils d'avec le père, la bru d’avec sa belle-mère, le frère d'avec son frère, le serviteur d'avec son maître, le sujet d'avec son souverain, le mari d'avec sa femme, la femme d'avec son mari, le père d'avec ses enfants;, parce que la foi embrassée par les uns était repoussée par les autres. De là, les apôtres étaient en butte à des inimitiés journalières, à des guerres fréquentes, à mille morts: on les fuyait comme des ennemis publics. Ils étaient repoussés de tout le monde, des rois, des princes , des ignorants, des hommes libres, des esclaves, des peuples, des cités; et non-seulement eux, mais ce qui est plus cruel, les néophytes qu'ils catéchisaient.
On poursuivait de la même haine les maîtres et les disciples, parce que la doctrine chrétienne paraissait contraire aux édits impériaux, a aux coutumes et aux mœurs des ancêtres. Elle enseignait à se détourner des idoles, et à mépriser des autels vénérés de toute antiquité, à abandonner des croyances immorales, à se rire des solennités païennes, à rejeter les initiations à des mystères regardés jusque-là comme terribles et redoutables, pour la défense desquels leurs adorateurs eussent donné leur vie, tait ils étaient loin d'admettre la doctrine qui les condamnait ! Voilà ce que le monde devait répudier, voici ce qu'il devait embrasser. Il fallait croire en Celui qui, né de Marie, conduit au tribunal d'un président et conspué, avait souffert d'innombrables tortures , une mort maudite, et après avoir été enseveli, était (381) ressuscité. Chose digne d'admiration ! La passion du Christ, tous la connaissaient. On savait généralement que Jésus avait enduré les fouets, les soufflets, l'ignominie des crachats lancés au visage, les coups, la croix, les risées, les plaisanteries dignes des tréteaux, et la sépulture accordée comme par faveur; mais la résurrection, les apôtres seuls la connaissaient; Jésus-Christ ressuscité ne s'était montré qu'à eux seuls. Et cependant , sur leur témoignage, on croyait, et l'Eglise s'édifiait par leur parole. Comment, et de quelle manière? Par la seule vertu de Celui qui leur en avait fait le commandement. C'est lui, en effet, qui préparait la voie, lui qui rendait tout facile, même ce qui était le plus difficile.
Si une puissance divine n'eût assuré le succès de cette entreprise , elle n'aurait pas même eu un commencement d'exécution. J'en appelle à la bonne foi. Mais Celui qui a dit : Que le ciel soit, et le ciel fut; que la terre s'assoie sur ses fondements, et elle fut créée; que le soleil luise, et le soleil a lui; Celui dont la parole a fait toutes choses : c'est Lui qui a fondé toutes ces Eglises. Ce mot : J'édifierai mon Eglise, ce mot a suffi pour tout accomplir. Telles sont, en effet, les paroles de Dieu : elles produisent des oeuvres, et des oeuvres admirables et prodigieuses. Lorsqu'il eut dit : Que la terre produise de l'herbe (Gen. I, 11), aussitôt toute la terre devint un vaste jardin, une immense prairie, et, docile au commandement divin, la terre se para d'une infinité de plantes. De même maintenant à peine a-t-il dit : J'édifierai mon Eglise, qu'elle existe sans difficulté. En vain les tyrans lui déclarent la guerre; en vain les soldats prennent les armes, et les peuples en délire se livrent à une fureur plus violente que la flamme; malgré la coutume, les rhéteurs, les sophistes, les riches, les ignorants, les princes, la parole, plus ardente que le feu, dévore les buissons, nettoie les champs et sème le bon grain de la prédication. La prison, l'exil, l'amende, la mort : voilà quelques-unes des peines réservées aux croyants. On les coupe en morceaux, on les livre aux flammes, on les noie, on leur fait endurer tous les genres de supplices. Ils sont couverts d'ignominie, chassés, repoussés de toutes parts comme des ennemis publics. Cependant de nouveaux fidèles viennent se joindre à eux. La vue des tourments ne les a pas rendus plus lents à embrasser la foi; ils n'en sont que plus remplis d'ardeur; ils s'élancent pour la saisir comme ils feraient un riche trésor qui leur serait offert.
Ainsi, sans contrainte, sans violence, ils accouraient se prendre dans les filets des pêcheurs, ils leur savaient gré de les y avoir amenés , et à la vue du sang des fidèles répandu par torrents, ils devenaient plus fervents et plus fermes dans la foi. Et quand les disciples, les maîtres même étaient enchaînés, expulsés, flagellés, et enduraient d'innombrables tourments, le nombre des prosélytes s'accroissait avec leur zèle. Paul l'atteste quand il s'écrie : Un plus grand nombre de frères dans le Seigneur, ayant confiance en mes chaînes, ont montré une hardiesse nouvelle pour annoncer la parole sans aucune crainte (Philip. I, 14) ; et encore ailleurs : Vous êtes devenus les imitateurs des Eglises de Dieu qui sont en Judée; car vous aussi, vous avez souffert de la part de vos concitoyens les mêmes persécutions qu'elles ont eu à souffrir de la part des Juifs,qui ont tué même le Seigneur, et nous empêchent de parler aux Gentils pour leur salut. (I Thess. II, 14, 15.) Il dit aussi dans une autre épître: Rappelez-vous les anciens jours, où, après avoir été illuminés, vous avez enduré la souffrance comme des athlètes dans de nombreux combats, sachant que dans les cieux vous attendent des biens meilleurs et permanents. (Héb. X, 32-34.)
Comprenez-vous la puissance souveraine de Celui qui opère de telles merveilles ? Au milieu de tant d'épreuves les chrétiens ne perdaient pas courage , ils ne faiblissaient pas, mais ils se réjouissaient, ils tressaillaient, ils bondissaient de joie. L'Apôtre vient de nous apprendre que les disciples s'étaient vu avec plaisir dépouiller de leurs biens, et saint Luc nous dit, aux Actes des apôtres, que les maîtres revenaient tout joyeux du conseil, parce qu'ils y avaient été jugés dignes de souffrir l'injure pour le nom de Jésus-Christ. (Act. V, 41.) Paul nous dit de lui-même : Je me réjouis dans mes souffrances, et j'accomplis dans ma chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ. (Col. I, 24.) Et qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'il se réjouisse de ses souffrances, lui qui sur le point de mourir, non-seulement s'en réjouissait, mais, ce qui est l'indice d'une âme que rien ne saurait abattre, invitait ses disciples à partager sa joie. Je me réjouis, s'écrie-t-il, et je vous rends tous participants de ma joie, et vous aussi réjouissez-vous, et faites-moi participer à votre allégresse. (Phil. II, 17, 18.) (382) Qu'était-il donc arrivé pour que sa joie fût si complète? Il nous le dit : Pour moi, je suis comme une victime qui a déjà reçu,l'aspersion pour être sacrifiée, et le temps de ma mort est proche. (II Tim. IV, 6.)
