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Ces prédictions étaient aussi de deux sortes : les unes devaient avoir leur réalisation dans la vie présente; les autres, après la consommation des siècles; et la vérité de celles-ci était clairement démontrée par la vérité de celles-là. Citons un exemple pour rendre évidente cette assertion trop obscure. Jésus-Christ était suivi de douze disciples, mais l'Église, personne n'en avait l'idée, ce nom même était inconnu, car la synagogue florissait encore. Que dit-il donc, que prédit-il au monde retenu presque tout entier dans les liens de l'impiété? Sur cette pierre j'édifierai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (Matth. XVI, 18.) Examinez à votre gré ces paroles : vous les verrez resplendissantes de vérité. Le prodige ne consiste pas seulement à avoir édifié l'Église dans le monde entier, mais à l'avoir rendue invincible, à l'avoir fait sortir victorieuse de tant de combats qu'on lui a livrés. Car ces paroles: Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle, signifient les périls qui conduisent à la ruine et dans l'enfer. Voyez la vérité de la prophétie ? Voyez la puissance qui se révèle dans son accomplissement? Voyez la clarté que les paroles empruntent aux événements, et l'impossibilité de résister à une puissance qui opère tout sans efforts
Cette parole est courte : J'édifierai mon Église ; mais ce n'est pas une raison pour la laisser passer inaperçue. Arrêtez-y, au contraire, votre esprit par la réflexion ; considérez la grandeur de l'oeuvre : tout ce qu'éclaire le soleil rempli d'Églises en si peu de temps; des nations converties en si grand nombre, amenées à rejeter les coutumes de leurs ancêtres, à déraciner des usages invétérés; le joug des plaisirs secoué , la tyrannie de l'iniquité repoussée et méprisée comme une vile poussière ; les autels, les temples, les idoles, les mystères, les solennités profanes, les sacrifices impurs dissipés comme la fumée : les autels du vrai Dieu partout érigés, chez les Romains, les Perses, les Scythes, les Maures, les Indiens; que dis-je ? en dehors même de notre monde ; car, jusque dans les îles Britanniques, situées au delà de notre mer et au sein de l'océan, on a ressenti la puissance de la divine parole, (380) on a élevé des églises et des autels. La parole évangélique, sortie pour la première fois de la bouche de Jésus-Christ, a été semée dans toutes les âmes, se trouve aujourd'hui sur toutes les lèvres. Couverte autrefois de ronces et d'épines, pour ainsi dire, la terre entière est maintenant nettoyée comme un champ où a passé la charrue; elle a reçu la semence de la piété. C'eût été une oeuvre déjà très-grande, que dis-je? t'eût été une oeuvre déjà marquée au coin de la puissance souveraine et divine, que de pouvoir, même sans être traversé par personne, même au sein de la paix la plus profonde, même avec une armée nombreuse d'auxiliaires et sans un seul adversaire, que de pouvoir, dis-je, arracher l'univers à des superstitions si invétérées et si commodes pour lui faire embrasser une religion encore plus difficile que nouvelle; que sera-ce donc si l'on considère toutes les difficultés qu'a rencontrées l'oeuvre du Christ?
La coutume n'est pas le seul obstacle que Jésus-Christ ait renversé; un autre tyran, la volupté, a aussi été vaincu. L'héritage de tant de siècles transmis aux hommes par leurs pères, et tous leurs ancêtres, par les philosophes et les rhéteurs, il leur a persuadé d'en faire le sacrifice si difficile, et, ce qui était plus difficile encore, d'accepter, avec ce qu'elle avait de dur et de pénible, une manière de penser et de vivre toute nouvelle. Il a fait quitter la mollesse pour le jeûne, l'avarice pour la pauvreté, la luxure pour la continence, la colère pour la douceur, l'envie pour la bienveillance, la voie large et spacieuse pour la voie étroite, resserrée, ardue ; et c'est à des hommes accoutumés à la voie large qu'il a inspiré une telle résolution. Car ceux qu'il a appelés à la voie étroite et resserrée, à qui il a persuadé d'entrer dans cette voie rude et pénible, n'étaient pas étrangers au monde, à ses coutumes : ils s'y étaient corrompus , leurs coeurs s'y étaient amollis comme la boue.
Et combien d'hommes Jésus-Christ a-t-il persuadés? Ce n'est pas seulement un ou deux, dix ou vingt, ou cent, mais presque tous ceux qui ont leur demeure sous le soleil. Quels ont été ses instruments? Onze hommes illettrés, ignorants, sans éloquence et sans naissance, pauvres, sans patrie, sans fortune, n'ayant ni la force corporelle, ni la supériorité que donnent l'éclat de la gloire, l'illustration des ancêtres, la puissance de la parole, le talent de discourir avec art, l'autorité de la science; de simples, pêcheurs, des fabricants de tentes, parlant une langue inconnue à leurs auditeurs, une langue différente de toutes les autres, la langue hébraïque, la seule qu'ils eussent apprise. Voilà les instruments dont il s'est servi pour édifier son Eglise, qui s'étend d'une extrémité du monde à l'autre.
