AU DIACRE JULIANUS. IL CHERCHE A SE JUSTIFIER DE SON SILENCE.
Lettre écrite du désert, en 375.
On dit ordinairement qu'on ne croit pas les menteurs, lors même qu'ils disent la vérité. Les reproches que vous m'adressez au sujet de mon silence me font assez connaître votre opinion en cette circonstance. Vous dirai-je que je vous ai écrit plusieurs lettres, et qu'il faut que les messagers n'aient pas eu soin de vous les remettre? C'est là, me direz-vous, l'excuse ordinaire de tous ceux qui sont paresseux à écrire. Dirai-je que je n'ai trouvé personne pour vous faire tenir mes lettres? Vous me répondrez que je n'ai pas manqué d'occasions. Vous soutiendrai-je que je n'en ai laissé échapper aucune ? Ceux que j'ai chargés de mes lettres, et qui ne vous les ont point rendues, prétendront que je ne les leur ai point remises; de manière que nous ne pourrons jamais, éloignés que nous sommes l'un de l'autre, nous assurer de la vérité. Que ferai-je donc? je vous demanderai pardon; tout innocent que je suis, je crois qu'il m'est plus avantageux de demander la paix que de tenir ferme pour prolonger le combat. Je pourrais néanmoins vous dire pour ma justification qu'une maladie continuelle, jointe aux chagrins dont je suis accablé, m'a réduit à une telle extrémité et mené si près du tombeau qu'à peine pouvais-je alors me connaître moi-même. Et afin que vous ne doutiez pas de ce que je dis, j'imiterai les orateurs et je vous citerai les témoins, après avoir employé les raisons pour me défendre. Notre frère Héliodore était ici dans le temps que j'étais malade; il était venu dans le dessein de demeurer avec moi dans le désert, mais mes péchés l'en ont chassé. Au reste, si mon silence m'a rendu criminel, je sais le secret de réparer ma faute; c'est de vous écrire souvent. C'est ainsi qu'en jugeait Horace lorsqu'il dit : « Le défaut commun à tous les musiciens est de se faire beaucoup prier pour chanter, et de ne pouvoir se taire lorsqu'on ne leur dit rien.» Je vais donc désormais vous accabler de tant de lettres, que vous serez le premier à me prier de ne plus vous écrire.
J'ai bien de la joie de ce que ma soeur, qui est votre fille en Jésus-Christ, continue à bien faire, et je vous remercie de m'avoir appris le premier cette bonne nouvelle; car je suis ici dans un lieu où, bien loin de savoir ce qui se passe en notre pays, j'ignore même s'il existe encore.
Quoique l'hydre espagnole soit toujours animée contre moi, je crains si peu le jugement des hommes (car je dois un jour avoir un juge équitable), que je dis avec le poète : « Quand même l'univers s'écroulerait, je resterais impassible sur ses ruines. »
Rappelez-vous, je vous prie, le précepte de l'Apôtre : « Que vos bonnes oeuvres doivent être continuelles, afin que vous obteniez du Seigneur une récompense,» et consolez-moi en me parlant souvent de la gloire que nous devons avoir en Jésus-Christ.
