LXXXVIII. Les Pélagiens ou Célestiens.
LXXXVIII. Le moine Pélage fonda, il y a peu de temps, la dernière secte connue, celle des Pélagiens, qui se nomment aussi Célestiens, de Célestius, disciple de leur maître. C'est par la grâce de Dieu que nous avons été prédestinés pour devenir ses enfants adoptifs par Jésus-Christ1 : c'est elle qui nous a arrachés à la puissance des ténèbres, qui nous a fait croire en lui, et passer dans le royaume de son Fils bien-aimé2. Voilà pourquoi, il dit en saint Jean3 : « Personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père ». Par elle encore, l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs4, afin que notre foi soit animée de la charité5. Les Pélagiens se montrent à tel point ennemis de cette grâce, qu'à les entendre, l'homme peut, sans elle, observer tous les commandements de Dieu. S'il en était ainsi, le Seigneur aurait inutilement dit : « Vous ne pouvez rien faire sans moi6 ». Réprimandé par les frères de ce qu'il ne laissait rien à l'action delà grâce dans l'observation des commandements, Pélage céda à leurs remontrances, et admit cette grâce: mais, loin de lui donner la préférence, il lui attribuait, par une indigne subtilité, moins de puissance qu'au libre arbitre, car il disait Dieu donne sa grâce aux hommes pour leur rendre plus facile l'accomplissement de ce qui est commandé à leur libre arbitre. Il est bien évident, qu'en s'exprimant ainsi, il entendait dire que, si l'observation des volontés divines était plus difficile, l'homme pourrait encore par lui même s'en acquitter. Cette grâce de Dieu, sans laquelle nous ne pouvons rien faire de bon, n'est autre que le libre arbitre : le Seigneur nous l'a donnée d'une manière toute gratuite, et, par sa loi comme par sa doctrine, il nous aide seulement à apprendre ce que nous devons faire et espérer : mais il ne nous aide aucunement, par le don de son Esprit, à faire ce que nous avons appris. Il avoue donc que la science, par laquelle l'ignorance se dissipe, nous vient d'en haut : pour la charité qui nous fait vivre saintement, il le nie: en d'autres termes, Dieu nous. donne la science, qui enfle, si la charité ne l'accompagne, mais il ne nous donne pas la charité, qui empêche le science d'enfler, et qui édifie7. Les Pélagiens nient aussi la nécessité de la prière. Pourquoi l'Eglise prie-t-elle pour les infidèles et ceux qui résistent à l'enseignement divin, afin qu'ils se convertissent au Seigneur, et pour les fidèles, afin qu'ils reçoivent l'accroissement de leur foi et persévèrent dans le bien ? C'est inutile; l'homme ne reçoit point du ciel ces différents dons : il les trouve en lui-même, et, s'il est favorisé de la grâce qui éloigne de lui l'impiété, il ne la reçoit qu'en conséquence de ses propres mérites.
Dans la crainte de voir condamner cette doctrine par les évêques de Palestine réunis en concile, Pélage fut obligé de la désavouer lui-même ; mais dans ses écrits postérieurs les mêmes erreurs se rencontrent. La vie des justes sur la terre, ose-t-il encore dire, s'écoule exempte de tout péché : c'est en eux que l'Eglise de Jésus-Christ acquiert ici-bas toute sa perfection, en sorte qu'elle y apparaît sans taches ni rides d'aucune sorte8 : comme si elle n'était pas cette Eglise de Jésus-Christ, qui, d'un bout du monde à l'autre, adresse à Dieu cette prière : « Remettez-nous nos dettes9 » . Enfin, les enfants qui naissent selon la chair en Adam, ne contractent point, dans cette première naissance, le germe de la mort éternelle ils viennent au monde tout à fait purs du péché originel: il n'y a donc en eux rien de coupable, qui exige une seconde naissance : on les baptise pour leur procurer l'adoption divine, l'admission dans le royaume céleste, le passage d'un état bon à un état meilleur, mais non la délivrance d'un mal quelconque provenant de la chute du premier homme. S'ils ne sont point régénérés , ils n'entreront pas , à la vérité, dans le royaume de Dieu : néanmoins, une vie éternelle et heureuse sera leur partage. Lors même qu'Adam n'eût pas commis son péché, il serait mort : sa mort a été le résultat, non de sa faute, mais de l'infirmité de sa nature. On reproche aux Pélagiens beaucoup d'autres erreurs : mais, il est facile de le comprendre, toutes ou presque toutes découlent de celles dont je viens de parler.
Voilà que j'ai énuméré un grand nombre d'hérésies, et pourtant je n'ai pas accompli ma tâche dans tout le sens de ta demande. Pour me servir de tes propres paroles : « Depuis l'origine de la religion chrétienne, héritage divin promis à nos pères », quelles hérésies ont paru ? Comment aurais-je pu les citer toutes , moi qui n'ai pu les connaître toutes, à mon avis ? Aucun des auteurs que j'ai consultés, ne les a nommées intégralement puisque j'ai trouvé, dans les livres de l'un , celles dont les autres ne font pas mention, et, dans les livres de ces derniers, celles dont le premier ne parle pas. Ma liste est beaucoup plus étendue que les leurs, parce que j'ai pris, dans l'ouvrage de chacun d'eux, ce que je ne rencontrais pas ailleurs, y ajoutant même des noms que ma mémoire me rappelait, mais qui n'étaient indiqués par aucun d'eux. Je n'ai pas été à même de lire tous les écrivains qui ont traité cette question ; aucun de ceux que j'ai lus, n'a épuisé son sujet : d'où je conclus avec justice que mon travail lui-même ne doit pas être complet. Enfin, s'il est possible, malgré ma répugnance à le croire, que j'aie nommé tous les hérétiques, je ne puis sûrement affirmer que j'ai parlé de tous. Par conséquent, ce que tu me demandes de parachever par mes explications, je ne puis pas même parfaitement le comprendre, ni le savoir. J'ai entendu dire que saint Jérôme a fait un livre sur les hérésies, mais nous n'avons pas trouvé son opuscule dans notre bibliothèque, et nous ne savons, à vrai dire , par quel moyen nous le procurer. Si tu sais où il se trouve, prends-en connaissance; tu y rencontreras peut-être mieux qu'ici. A mon avis, cependant, et malgré l'étendue de ses connaissances, il lui a été impossible de tracer un tableau parfait de toutes les erreurs anticatholiques. Ainsi, du moins je l'imagine, il n'a pas connu les Abéloïtes, hérétiques de notre pays, ni beaucoup d'autres peut-être, dont les erreurs circonscrites en des contrées retirées , ont échappé à ses investigations, à la faveur de l'obscurité dans laquelle elles ont vécu enveloppées.
Dans tes lettres tu me pries de t'indiquer les points de doctrine sur lesquels les hérétiques sont en désaccord avec le catholicisme. Lors même que je saurais tout, je ne pourrais le faire : comment donc le ferais-je, moi, qui ne puis tout savoir ? Il faut l'avouer, certains hérétiques, entre autres les Macédoniens, les Photiniens, et tous ceux qui marchent sur leurs traces, n'attaquent la règle de notre foi que sur un point particulier, ou peu s'en faut. D'autres, à qui je donnerais volontiers le nom de bouffons, ont inventé des fables aussi ridicules que longues et difficiles à comprendre ceux-là soutiennent une telle multitude d'erreurs, qu'on ne pourrait que très-difficilement en indiquer le nombre. Les membres des sectes hérétiques saisissent, mieux que personne, le sens de leurs hérésies : voilà pourquoi j'avoue n'avoir ni connu ni énuméré tous leurs dogmes. Tu imagines aisément ce qu'une entreprise de ce genre exigerait de travail et de pages : mon livre mérite néanmoins d'être lu, car il est extrêmement important d'éviter les erreurs dont il fait mention. Tu as pensé que je dirais ce que l'Eglise catholique enseigne sur les points de foi attaqués par t'hérésie : ce serait là une recherche inutile : il suffit, pour cela, de savoir qu'elle professe des vérités opposées à l'enseignement des hérétiques, et qu'on ne peut suivre leurs erreurs comme articles de foi. Quant aux arguments à employer pour le soutien et la défense de la saine doctrine, les bornes de ce livre ne me permettent pas de les indiquer. Mais, pour un coeur fidèle, c'est beaucoup de connaître ce qu'il faut ne pas croire, lors même qu'on ignorerait la manière de raisonner pour réfuter l'erreur. Tout catholique doit donc ne pas croire ce qui est opposé à sa foi; mais, de ce qu'il n'admet pas ces erreurs comme articles de foi, il ne suit pas rigoureusement qu'il soit en droit de croire ou de se dire catholique. En effet, des erreurs, différentes de celles que j'ai énumérées dans cet ouvrage, peuvent exister maintenant ou plus tard, et quiconque adhérera à quelqu'une d'entre elles, tombera dans l'hérésie.
En quoi consiste l'hérésie ? Voilà l'objet de nos investigations ultérieures : puissent ces recherches nous aider à éviter toujours, comme nous le faisons aujourd'hui par la grâce de Dieu, le venin des hérésies présentes ou futures, de celles que nous connaissons et de celles que nous ne connaissons pas! Je termine ici ce volume : j'ai pensé qu'il était expédient de vous l'envoyer avant d'achever entièrement mon ouvrage, afin que tous ceux d'entre vous qui le liront, m'accordent le secours de leurs prières pour m'aider à mener à bonne fin ce travail dont vous sentez l'importance.
Traduction de M. l'abbé AUBERT.
