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En te voyant , cher Démétrius, me demander continuellement, avec tant d'instance et de force, un traité sur la componction , je ne puis m'empêcher de vous estimer bienheureux et d'admirer la pureté de votre coeur. Un pareil désir ne peut venir qu'à une âme pure et dégagée des liens de la chair et du monde. Tous ceux que ce désir possède, ne fut-ce qu'un peu de temps, éprouvent tout à coup un grand changement, ils sont aussitôt comme transportés dans le ciel. Délivrée des soucis du monde comme d'autant de lourdes chaînes, leur âme s'envole d'elle-même dans le lieu de sa naturelle demeure et de sa vraie patrie.
Mais ce bonheur n'arrive que rarement durant toute une vie à la plupart des hommes.
Pour toi, ô saint personnage ! c'est toujours et sans cesse que le feu de la componction te dévore; je n'en veux d'autres témoins que ces longues veilles de la nuit, et ces ruisseaux de larmes, et cette noble passion de la solitude, qui toujours vit et grandit dans ton âme. Qu'aurais-tu donc à gagner à mes discours?
De plus, être parvenu comme toi au sommet, et se croire encore parmi ceux qui rampent à terre; dire qu'on a l'âme glacée quand on l'a toute de flammes; me prendre sans cesse la main pour me dire en la couvrant de baisers et en pleurant : « Brise, brise mon pauvre coeur, qui est tout endurci; » de quelle piété, de quelle ferveur ces seuls sentiments ne sont-ils pas les marques?
Si c'est pour me tirer de mon sommeil que tu m'invites à traiter ce sujet , j'admire ta sagesse et je te rends grâce de cette marque d'attention. Mais si c'est véritablement ton intérêt propre qui t'a porté à me faire cette demande, ainsi que la pensée que tu as besoin de quelqu'un qui te stimule, je ne sais comment tu aurais pu mieux me prouver que tu n'as nul besoin de mon travail.
Quoi qu'il en soit, je t'obéirai : ta foi vive, tes pressantes sollicitations, l'amitié que tu nie témoignes m'en font un devoir. Et toi, dé ton côté, accorde-moi le secours de tes prières, afin qu'à l'avenir ma vie soit sainte, et que dans la circonstance présente, je puisse dire quelque chose de généreux, de capable de relever les âmes abattues, de fortifier et d'encourager celles qui sont lâches et languissantes.
Par où commencer ce discours? Quel fondement poser? quelle base établir? Point d'autre assurément que les paroles par lesquelles Jésus-Christ déclare malheureux ceux qui rient, et bienheureux au contraire ceux qui pleurent : Bienheureux, dit-il, ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (Matth. v, 4.), et : Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez et gémirez. (Luc. VI, 25.) Oui, toute la vie présente n'est vraiment qu'un temps de gémissements et de larmes. Les calamités qui ont envahi la terre entière sont si grandes, les maux qui affligent tous les hommes sont si nombreux et si terribles, que si l'on voulait en faire le dénombrement exact (si toutefois en pareille matière l'exactitude est possible), on ne cesserait de gémir et de pleurer, tant le désordre et la confusion règnent partout, tant la vertu a disparu du monde.
Et, chose plus triste encore, tous ces maux qui nous accablent, nous n'en avons pas le sentiment : les autres même ne peuvent les soupçonner : nous ressemblons à un corps qui extérieurement paraît florissant de santé , et qui au dedans est consumé par une fièvre ardente. Par notre insensibilité nous ne différons en rien de ces aliénés qui disent et font mille choses dangereuses et honteuses, et qui, loin d'en rougir, s'en glorifient, et s'imaginent être plus sains d'esprit que ceux qui les entourent. Oui, il en est de même de nous : nous faisons tout ce que font les malades, et nous ne savons pas que nous sommes malades.
Hélas ! s'agit-il du corps, pour le plus petit mal qui se fait sentir, aussitôt nous faisons venir les médecins, nous dépensons notre fortune, nous montrons de la persévérance, et nous ne cessons de mettre tout en oeuvre jusqu'à ce que nous soyons guéris. S'agit-il de l'âme, au contraire, de cette pauvre âme, qui, chaque jour, est percée de coups, déchirée, consumée, abîmée par les appétits de la chair, de l'âme enfin qui se tue elle-même de toutes manières, nous n'en tenons absolument aucun compte. Pourquoi cela? parce que nous sommes tous malades. Supposez, par exemple, que les habitants d'une ville soient tous attaqués de la peste, et qu'il ne reste personne en bonne santé pour les secourir : ces malheureux périront tous, ils hâteront même leur mort, poussés par des appétits déréglés de malades que nulle personne saine ne réfrénera. La même 'chose se voit parmi nous : comme nul n'est parfaitement sain dans la foi, mais que tous sont infirmes, les uns plus, les autres moins, il n'y a personne pour secourir et guérir les âmes abattues et mourantes. Enfin, telle est notre conduite que si quelque étranger, connaissant les préceptes du Christ, venait parmi nous et voyait le désordre de notre vie, il nous prendrait évidemment pour les plus grands ennemis du Christ, car, nous vivons dans le Christianisme, comme si nous avions pris à coeur de faire tout le contraire de ses commandements.
