5.
Notre-Seigneur nous dit de ne pas thésauriser sur la terre, ruais dans le ciel. Ce précepte, on a vu des hommes le pratiquer avec éclat, j'en conviens, mais c'est le plus petit nombre, presque tous les hommes , comme si Dieu , leur faisant un commandement contraire , leur eût dit, thésaurisez sur la terre, ne se soucient aucunement du ciel, se donnent tout entiers à la terre, et mettent une sorte de fureur à amasser les biens de ce monde. Ils ont autant de haine pour Dieu que d'amour pour Mammon.
Le Seigneur dit encore : Ne vous inquiétez pas pour le lendemain. On dirait que ce précepte n'est pas connu, tant on l'observe. peu. Notre peu de foi en est la cause. Je ne m'étendrai pas sur ce sujet, pour n'avoir pas trop à rougir. Quand même Jésus-Christ n'aurait fait que révéler cette règle de conduite, nous devrions la croire indispensable et la pratiquer à la lettre, mais il l'a commentée, il l'a appuyée d'arguments invincibles, en rapportant l'exemple des oiseaux du ciel et des lis des champs, et malgré tout, nous refusons de l'observer. Nous nous inquiétons autant pour l'avenir que les païens, sinon davantage; les soucis de la terre nous rongent; la prière pour la possession des biens temporels ne nous a pas été recommandée ; et cependant tout ce que nous avons de zèle, nous le dépensons à cette fin. C'est pourquoi j'ai honte, comme je l'ai dit, de m'arrêter sur ce point. Je passe outre et j'avance, peut-être trouverai-je enfin quelque soulagement à ma douleur et à ma honte.
Que dit ensuite l'Evangile? Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas jugés. (Matth. VII, 1.) Hélas ! je pensais trouver quelque consolation, et voilà que ma douleur et ma confusion augmentent: je n'ai pas moins à rougir qu'auparavant. Quand nous n'aurions à nous reprocher que la violation de ce précepte, c'en serait assez pour nous perdre. Nous jugeons les autres avec une sévérité que rien n'égale, si ce n'est l'indulgence que nous avons pour nous-mêmes; notre vie tout entière se consume dans la curieuse recherche et la condamnation des actes du prochain. Dites-moi, trouveriez-vous aisément un seul homme, séculier, moine ou ecclésiastique, exempt de cette faute? je ne le pense pas. Pourtant une terrible menace a été faite; Vous serez jugés, dit le Sauveur , comme vous aurez jugé les autres; et l'on se servira pour vous de la mesure dont vous vous serez servis. (Matth. VII, 2.) Mais n'importe : en dépit d'une pareille menace, et bien que ce crime soit un crime sans jouissance, nous nous y précipitons comme à l'envi. Vraiment on dirait que nous sommes impatients et jaloux d'entrer, non par un seul chemin, mais par une multitude de voies, dans les fournaises infernales.
Nous violons tous les préceptes du Seigneur, les plus doux comme les plus sévères, et notre paresse à accomplir des devoirs faciles prouve que ce qui nous empêche d'accomplir les devoirs pénibles, c'est le mépris que nous en faisons, et non la difficulté qui leur est propre. Qu'y a-t-il de plus facile que de ne pas examiner d'un oeil curieux la conduite de notre prochain, de ne pas la condamner sans pitié? N'est-ce pas au contraire un travail que cet examen de la conduite d'autrui, que cette fonction de juges que nous nous arrogeons à l'égard de nos frères? Et ne dirait-on pas que nous faisons le mal non par lâcheté, mais de propos délibéré et par esprit de contradiction? Il est bien moins pénible, avec un peu de bonne volonté, de faire ce que Jésus-Christ nous ordonne que de faire ce qu'il nous défend; quand donc nous aimons mieux violer ses défenses que d'accomplir ses ordres, nos ennemis n'ont-ils pas le droit de nous accuser de faire le mal pour le seul plaisir de nous révolter contre Dieu.
L'accomplissement des préceptes du Seigneur n'a rien de pénible, il nous l'apprend lui-même, quand il a dit : Prenez sur vous mon joug; car mon joug est doux et mon fardeau est léger. (Matth. II, 29.) Notre incroyable lâcheté fait que ce qui est doux et léger paraît dur et pesant.
Pour un homme qui n'aime que le repos et le sommeil, c'est quelque chose de très-pénible que d'être obligé de prendre de la nourriture et de se réveiller pour boire : prenez au contraire quelqu'un qui soit très-vigilant, très-actif, les travaux les plus étonnants et les plus difficiles ne le feront pas reculer; il les entreprendra avec plus de confiance qu'un indolent et un lâche ne fera les, choses les plus faciles.
Il n'est rien , non, il n'est rien de si aisé, que notre extrême nonchalance ne fasse paraître difficile; comme aussi , il n'est rien de si pénible, rien de si malaisé que le zèle et la bonne volonté ne rende extrêmement facile à une âme généreuse. Se peut-il, dites moi, quelque chose de plus dur que de courir chaque jour ces suprêmes dangers, où la vie est continuellement en jeu? Saint Paul en était là, et cependant il estime que tout cela est léger. — Ecoutez : Un moment de légères tribulations souffertes en cette vie, nous vaudra, au ciel, un poids éternel. de gloire. (II. Cor. IV, 17, 18). Ce n'est pas que les afflictions de cette vie ne soient douloureuses de leur nature; mais l'espérance des biens célestes les rend douces et légères. Du reste, saint Paul lui-même a touché cette raison, quand il a dit : Nous ne considérons pas les choses visibles, mais les choses invisibles.
