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Non, mon cher ami, personne n'est épris du désir des biens célestes, comme il faudrait l'être; ce qui nous semble si difficile ne serait plus qu'un jeu, qu'une ombre si nous avions cette passion des biens célestes. Celui qui estime les choses présentes ne sera jamais digne de la contemplation des choses futures : celui qui méprise les premières et n'en fait nul état, pas plus que d'une ombre et d'un songe, sera bientôt mis en possession d'inestimables richesses, je veux dire les richesses spirituelles.
Donnez-moi, en effet, une âme animée des sentiments d'une vraie componction, la voilà tout à coup remplie de force, d'une force semblable à celle du feu au milieu des épines; et quand même cette âme se trouverait en proie à mille maux, chargée des liens de l'iniquité, toute consumée par le feu des mauvaises passions, étourdie par le tumulte et le fracas des affaires séculières, n'importe, la componction aura bientôt, comme d'un violent coup de fouet, chassé loin de cette âme tous ces ennemis, tous ces maux. De même qu'une légère poussière ne tiendra jamais devant un vent impétueux; de même aussi, quand une vive componction aura pénétré dans une âme, jamais les mauvaises passions, si nombreuses qu'elles soient, ne pourront tenir devant la force de cette vertu, elles disparaîtront et se dissiperont plus vite qu'une vile poussière, qu'un peu de fumée.
Si l'amour profane exerce un tel empire dans une âme, qu'il l'arrache à toute autre chose, pour la rendre uniquement l'esclave de la personne aimée; que ne ferait pas le vrai amour du Christ, et la crainte d'en être séparé? De même qu'il est difficile, ou plutôt impossible d'accorder ensemble le feu et l'eau, de même, il est, selon moi, impossible d'allier ensemble la volupté et la componction : ce sont choses contraires, et qui se détruisent l'une l'autre. Celle-ci, en effet, est mère des larmes et de la sagesse, et celle-là l'est du rire et de la folie; l'une fait l'âme légère et lui donne des ailes; l'autre la rend plus lourde que le plomb.
Tout ceci, je ne veux pas le prouver seulement par mes propres paroles; je veux le démontrer par les paroles d'un homme qui fut possédé de ce magnifique désir des choses du ciel. Et quel est cet homme? C'est l'amant enflammé du Christ, c'est le grand Paul ! Ce bienheureux Apôtre fut tellement blessé par les traits du divin amour que tantôt il gémissait de son séjour ici-bas, et de la longueur de son pèlerinage, et disait : Nous qui habitons dans cette enveloppe de notre corps, nous gémissons; (II Cor. V, 4.) et que tantôt il désirait et voulait rester encore en ce monde pour Jésus-Christ. Pour vous plaire, d mon Dieu, dit-il encore, il faut que je reste enfermé dans ta chair; (Phil. I, 24.) c'est-à-dire il faut que je vive, afin que ma foi en Jésus-Christ augmente. C'est pourquoi il souffrait la faim, la soif, la nudité, les emprisonnements, les menaces de mort, les voyages d'outre-mer, les naufrages, et toutes les autres choses qu'il a énumérées; et loin que ces tribulations fussent pour lui un poids, au contraire, il se réjouissait de les souffrir; pourquoi? parce qu'il aimait Jésus-Christ. Voilà pourquoi il disait encore : En toutes ces tribulations, nous sommes victorieux, à cause de celui qui nous a aimés. (Rom. VIII. 37.) Ce qui ne doit pas nous surprendre; car si l'amour des hommes a fait bien des fois affronter la mort, que ne ferait pas l'amour du Christ? Quelle difficulté cet amour ne saurait-il pas aplanir?
Pour le grand Paul, tout était léger, parce qu'il ne regardait que son bien-aimé et que souffrir tout pour son Dieu, lui paraissait avec raison quelque chose de préférable à toutes les voluptés, à toutes les jouissances.
Non, cet homme incomparable ne pensait plus être sur la terre, ni vivre encore en ce monde, ni converser parmi les hommes; déjà en possession des biens célestes, concitoyen des anges, héritier du Royaume, et jouissant de la vision immédiate de Dieu, il dédaignait les choses du présent, agréables ou fâcheuses, n'avait nul souci du repos, chose pourtant parmi nous si convoitée, et il s'écriait: Jusqu'à l'heure présente, nous avons souffert la faim, la soif, la nudité; on nous accable de coups; nous sommes sans demeure fixe; nous suons de fatigue en travaillant de nos propres mains; on nous maudit, et nous bénissons; on nous persécute, et nous le souffrons; on nous calomnie, et nous répondons par des prières; jusqu'aujourd'hui on nous regarde comme les balayures du monde, comme le rebut de tous. (I. Cor. IV. 11-13.)
Après que les regards de son âme eurent rencontré les beautés du ciel, il en fut si frappé, qu'il ne souffrit plus de les abaisser vers la terre. De même qu'un pauvre mendiant qui, après avoir été renfermé toute sa vie dans une obscure et vile chaumière, viendrait à voir, dans un superbe palais, un roi tout brillant d'or, tout éclatant de pierreries; de même, dis-je, que ce mendiant oublierait sans doute volontiers son ancienne petite maisonnette, et qu'au lieu de le regretter, il ferait au contraire tout au monde pour habiter, si la chose se pouvait, dans ce palais magnifique . de même, notre bienheureux méprisait les vanités d'ici-bas, depuis qu'il avait vu lés biens célestes, et tout en conversant parmi les hommes, puisque les besoins du corps l'exigeaient ainsi, il ne s'attachait à rien de ce qui se voit, il avait en quelque sorte quitté la terre, pour habiter la cité d'en-haut.
Que dis je? Pourquoi faire mention des tribulations de la vie présente? Saint Paul aimait tellement Jésus-Christ, que si on lui eût proposé de souffrir pour le bien-aimé de son coeur les supplices sans fin du siècle futur, il n'aurait pas reculé devant cette extrémité. Car il ne servait pas Jésus-Christ de la même manière que nous. Pour -nous, mercenaires que nous sommes, nous craignons l'enfer, nous convoitons la récompense; mais lui, c'était un, autre amour, un amour bien plus parfait qui le dévorait. Dans tout ce qu'il faisait et souffrait, il n'avait qu'un but, satisfaire l'ardent amour qu'il portait à Jésus-Christ; cet amour régnait si puissamment dans son coeur, qu'il lui aurait sacrifié sans se plaindre la possession même de celui qu'il aimait; cette possession lui était cependant bien précieuse, puisqu'elle lui faisait oublier et les flammés de l'enfer et les joies du paradis. Oui, pour l'amour de Jésus-Christ, il aurait accepté d'être séparé de Jésus-Christ, il aurait embrassé avec ardeur, comme une chose désirable, cette privation affreuse, cet effroyable exil.
