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Beaucoup peut-être trouveront étrange et peu intelligible ce que je viens de dire : je vais l'expliquer plus clairement; mais alors l'obscurité se dissipera pour faire place à l'incrédulité. Et je ne m'en étonne pas. Notre bienheureux lui-même s'est attendu à n'être pas cru sur ce point, et il disait dans cette prévision : Je vous dis la vérité en Jésus-Christ; je ne mens pas, ma conscience me rendant témoignage dans le Saint-Esprit. (Rom. IX, 1.) Et cependant, bien qu'il ait confirmé ainsi son assertion, bien qu'il ait invoqué le témoignage de sa conscience, et quel témoignage ! on refuse encore de le croire. Que veut-il dire? et quel est le sens de ses paroles en cet endroit? Ecoutez. Il commence par parler des tribulations de ce monde, et il dit : Qui nous, séparera de la charité de Jésus-Christ ?Est-ce la tribulation, la détresse, la persécution, la faim, la nudité, le péril, le glaive? (Rom. VIII. 35, 38, 39.) Puis, après avoir énuméré toutes les afflictions de ce monde, il monte au Ciel; et, voulant montrer que ce n'est pas une merveille de mépriser toutes les tribulations d'ici-bas pour Jésus-Christ, il ajoute : Ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les futures; ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra jamais nous séparer de la charité de Dieu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. (Ibid. 38 et 39.) Or, le sens de ces paroles est celui-ci : Non-seulement les hommes ne pourront me faire déchoir de cet amour, mais ni les anges, ni toutes les puissances célestes ne sauront en venir à bout, se fussent-elles conjurées contre moi. Que dis-je? quand même il me faudrait, pour Jésus-Christ, être privé du Ciel; quand même il me faudrait, pour son amour, tomber en enfer, rien ne me fait peur, pas même cette extrémité. C'est là ce qu'il entend par hauteur et profondeur, par la vie et la mort. Il parlait ainsi, non que les anges dussent jamais chercher à le séparer du Seigneur, mais c'est une supposition qu'il faisait de choses impossibles, afin de pouvoir déclarer ainsi et rendre sensible à tous la charité qui le consumait.
Du reste, c'est bien là ce que font, d'ordinaire, ceux qui aiment : ils ne peuvent tenir caché en eux-mêmes leur amour; cette flamme intérieure qui les dévore, ils la répandent sur tous ceux qui les approchent; ces confidences continuelles semblent soulager leur coeur trop plein d'amour.
C'est ce que faisait alors notre bienheureux. Il parcourt le cercle du monde entier; il énumère toutes choses, présentes, passées, futures; celles qui arriveront comme celles qui n'arriveront jamais; celles qui se voient et celles qui ne se voient pas; toutes les tribulations aussi bien que toutes les jouissances; et, comme si tout cela ne lui suffisait pas pour montrer la grandeur de sa charité, il invente, il défie ce qui n'existe pas; car ces mots : les autres créatures, s'entendent de ce qui n'a pas reçu l'existence; et il conclut que rien de tout ce qu'il vient d'énumérer ne pourra le séparer de la charité de Dieu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Telle est la sublimité à laquelle le grand Paul a élevé son amour.
Et nous, dont le devoir est de l'imiter, nous ne voulons rien endurer, pas même les tribulations de cette vie; nous sommes impatients , pleins d'agitation et de trouble, non moins que des gens travaillés de la fièvre. Cette longue maladie, qui s'est malheureusement emparée de nos âmes, le temps l'a rendue incurable, s'il est permis de le dire : loin de tendre à recouvrer une santé parfaite, nous n'avons pas même la force d'y songer; que dis-je? cette guérison nous paraît une chose à jamais impossible. Que si nous entendons par hasard citer l'exemple des Apôtres, et raconter leurs grandes actions; alors, au lieu de pleurer aussitôt sur nous, comme cela devrait être, sur nous qui sommes si éloignés de la perfection de ces hommes divins, nous ne nous reprochons pas même, comme une faute, notre malheureuse tiédeur; mais, comme s'il y avait pour nous une impossibilité absolue d'atteindre à cette hauteur, nous restons à terre sans faire aucun effort. Et si on nous demande la raison de cette langueur, nous jetons en avant, pour nous disculper, cette sotte excuse : mais ces hommes dont on nous propose les exemples, c'était Paul; c'était Pierre; c'était Jean. Or, qu'est-ce à dire, « c'était Paul; c'était Pierre ? » Dis-moi, mon ami : ces hommes n'étaient-ils pas de la même nature que nous? n'est-ce pas parla même voie qu'ils sont venus en ce monde? n'ont-ils pas été nourris des mêmes aliments? n'ont-ils pas respiré le même air? n'ont-ils pas été aux prises avec les mêmes embarras ? n'y en avait-il pas parmi eux qui avaient femmes et enfants? d'autres n'exerçaient-ils pas les métiers les plus ordinaires et les plus communs? d'autres mêmes n'étaient-ils pas tombés dans le péché? — Mais, dis-tu, quelle grâce abondante ils ont reçue de Dieu ! — Oh ! oui, je le conçois, si l'on nous commandait de ressusciter les morts, d'ouvrir les yeux aux aveugles, de guérir les lépreux, de redresser les boiteux, de chasser les démons, de guérir les autres maladies de cette nature, peut-être serions-nous admis à faire valoir cette défense mais si, comme il est vrai, c'est l'innocence des moeurs c'est l'obéissance qu'on demande de nous, et pas autre chose, qu'est-ce que signifie cette excuse que nous apportons ? Quel en est l'à-propos et la valeur?
Toi aussi, mon frère, tu as reçu, dans ton baptême ; les dons de la grâce de Dieu; tu as participé à l'Esprit-Saint, sinon assez pour opérer des miracles, autant,du moins qu'il est nécessaire pour mener une bonne vie, une vie bien réglée : Si tu vis mal, si tu es plein de misères et de défauts, ne t'en prends qu'à toi-même, et à ta mauvaise volonté. Le Seigneur, au grand jour du jugement, ne décernera pas seulement le prix du combat à ceux qui auront fait des miracles, mais encore et surtout à ceux qui auront accompli ses commandements. Venez, dit-il, vous, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde, non parce que vous avez été des thaumaturges, mais parce que j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez donné l'hospitalité; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'ai été malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venu me voir. (Matth. XXV, 34.) Dans les béatitudes, il ne met pas au nombre des bienheureux ceux qui opèrent des prodiges, mais bien ceux qui mènent une vie irréprochable.
