2.
Et afin qu'on ne croie pas qu'il y ait de l'exagération dans mes paroles, je vais donner la preuve de ce que j'avance, et je ne la tirerai que des préceptes mêmes de Jésus-Christ. Que dit donc le Maître? Il a été dit aux anciens : Vous ne tuerez point, mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère contre son frère, sans sujet, méritera d'être condamné par le jugement; que celui qui dira à son frère « Raca, » méritera d'être condamné par le conseil; et que celui qui lui dira : « Vous êtes un fou , » méritera d'être condamné au feu de l'enfer. » Et nous, en cela, pires que les infidèles, nous foulons aux pieds cette loi, par les injures dont chaque jour nous accablons nos frères. Mais le comble du ridicule, c'est que, tout en nous gardant de donner à nos frères ce nom de « Fou, » nous leur faisons- souvent des insultes plus graves. Comme si à ce mot seul était exclusivement attaché le châtiment. Il n'en est pas ainsi, la peine est prononcée au contraire d'une manière générale contre tout insulteur; cela est évident par les paroles suivantes de saint Paul : « Ne vous y trompez pas, dit-il, ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les impudiques, ni les abominables, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs du bien d'autrui, ne seront héritiers du royaume de Dieu. » (I Cor. VI, 9, 10.) Si celui qui dit à son frère : Vous êtes un fou, est digne du supplice le plus rigoureux; celui qui le traite de méchant, d'envieux, d'inconsidéré, d'imposteur, et qui vomit contre lui mille et mille autres injures semblables, quels feux n'allumera-t-il pas pour son châtiment dans l'enfer? Car, ces mots de fou et de Raca sont des insultes beaucoup plus légères que ces autres dont nous venons de parler : aussi le Seigneur, passant sous silence les premières , a mis celles-ci sous nos yeux, afin que tu comprennes, ô âme chrétienne, que si une injure plus légère rend digne de la géhenne, comme le Sauveur lui-même l'a déclaré, à bien plus forte raison les injures plus graves et plus atroces feront-elles tomber sur nous les plus rigoureux châtiments !
Que si quelques-uns voient de l'exagération dans ces paroles de l'écrivain sacré (j'en connais qui pensent ainsi et qui croient que cette menace n'est pas sérieuse, mais qu'elle n'a été faite que pour effrayer), il faut pour être conséquents qu'ils disent aussi que les adultères, que les abominables, que les impudiques, que les idolâtres, ne sont pas atteints par le châtiment marqué par l'Apôtre. Car, si la menace de saint Paul n'a pas été sérieuse à l'endroit des médisants, évidemment elle ne l'a pas été non plus à l'endroit des autres; puisque, c'est après les avoir nommés tous ensemble, sans distinction, qu'il les a déclarés privés du royaume des cieux.
Eh quoi ! dira quelqu'un, mettra-t-on le médisant avec l'adultère, avec l'impudique, avec l'avare et l'idolâtre? — Mon frère, savoir si le médisant subira le même châtiment que ces grands criminels, c'est ce qui pourra être examiné une autre fois: mais que le médisant doive être exclu du ciel tout comme eux, c'est ce que je crois, parce que saint Paul me le dit, ou plutôt Jésus-Christ lui-même, qui parlait par saint Paul; car les paroles de l'Apôtre, nous les connaissons : Ni ceux-ci, ni ceux-là, dit-il, ne seront héritiers du royaume de Dieu. Il y a encore beaucoup d'autres paroles de l'Écriture qu'un grand nombre voudraient croire exagérées , et qui néanmoins s'accompliront à la lettre. Il y a en ceci, qu'on le sache bien, un piège du démon. Il voulait dissiper la crainte salutaire qui retient les âmes dans la componction et l'amour de Dieu, et pour cela il a eu recours à l'interprétation hyperbolique, moyen commode et bien propre à procurer, pour le temps présent une douce tromperie à de lâches chrétiens, qui reconnaîtront leur erreur plus tard au jour du jugement, mais sans profit pour eux. De quoi servira-t-il à ces coeurs déçus en ce monde, de voir dans l'autre leur erreur, alors que le repentir ne sera plus d'aucun secours pour le compte qu'il faudra rendre au jour de la résurrection? Gardons-nous donc de nous tromper nous-mêmes, ne faisons pas de ces faux raisonnements qui causeraient notre perte, et n'appelons pas sur nos têtes un second châtiment, je veux dire celui qui provient de l'incrédulité. Ce n'est pas seulement la désobéissance aux commandements du Christ, c'est encore l'incrédulité à sa parole qui attire la plus terrible punition. Cette incrédulité n'a pas d'autre cause que notre lâche paresse, qui cherche à se soustraire à la pratique des vertus chrétiennes. Nous ne voulons point trouver le calme de la conscience dans l'accomplissement de nos devoirs , et bannir de notre âme la crainte de l'enfer en méritant le ciel, alors tourmentés par cette voix intérieure qui nous reproche notre trahison et nous menace de la sévérité du Souverain Juge, nous cherchons à la faire taire en l'accusant de mensonge, en opposant l'incrédulité à ses austères avertissements.
Nous ressemblons à ces malades qui se plongent dans l'eau froide pour éteindre la fièvre qui les brûle, et qui ne réussissent qu'à en redoubler les ardeurs. De même, poussés par l'aiguillon du remords, nous cherchons à nous persuader, pour calmer nos douleurs, que les préceptes du Seigneur sont exagérés et son langage hyperbolique, et, sans plus de succès que ces malades, nous nous jetons dans le gouffre de l'incrédulité, pour échapper à la crainte de l'enfer, et commettre désormais le mal avec une entière sécurité. C'est ainsi que, non contents de nous emporter contre nos frères présents, nous nous attaquons encore aux absents, ce qui est le comble de la méchanceté.
Quand il s'agit de plus grands et de plus puissants que nous, nous supportons leurs injustices et leurs outrages avec une modération merveilleuse, parce que nous les craignons. Quant à nos égaux et à nos inférieurs, nous nous emportons contre eux sans même qu'ils nous molestent d'aucune manière , tant la crainte des hommes l'emporte sur la crainte de Dieu dans notre coeur !
