3.
Quel espoir de salut peuvent encore conserver des hommes, qui montrent pour la loi de Dieu tant de nonchalance et de mépris? d'où viendrait leur espérance? Qu'est-ce donc que le Sauveur nous demande de si difficile, de si pénible? Ne vous mettez pas en colère, sans motif contre votre frère, nous dit-il. Voilà assurément qui est bien plus aisé que de supporter, sans mot dire, quelqu'un qui s'est fâché contre moi sans sujet. Car ici la matière de l'incendie, si je l'ose dire, étant toute prête, il ne faut plus qu'une étincelle pour embraser votre âme. Là, au contraire, c'est vous-mêmes qui, sans provocation ni raison, préparez et allumez cet incendie. Montrer de la patience et ne pas prendre feu quand un autre jette contre vous le brandon enflammé, ou demeurer calme et paisible quand personne ne nous attaque, ce sont deux choses bien différentes quant à la difficulté et aussi quant au mérite. De ces deux actions l'une est le fait d'une âme avancée dans la perfection, (autre, quoique louable, n'a rien de remarquable. Lors donc que, mus par la crainte des hommes, nous accomplissons de deux points de la loi le plus difficile, et que la crainte de Dieu ne peut nous déterminer à accomplir le plus facile, songez à quels châtiments, à quels supplices nous nous livrons infailliblement. Or, sachez-le bien, votre frère, ce n'est pas seulement votre égal, ni tout homme libre; mais votre frère, c'est aussi votre serviteur. Car, dit l'Apôtre, en Jésus-Christ, il n'y a plus d'esclave, ni d'homme libre. (Gal. III. 28.) Oui, si nous nous courrouçons sans sujet, même contre nos domestiques, attendons-nous à subir le châtiment. Notre serviteur est aussi notre frère, et il a été gratifié de la vraie liberté, puisqu'il a reçu le même Esprit que nous.
Maintenant, montrez-moi une vie que jamais colère déraisonnable et vaine n'aura ternie et souillée. Et ici, ne me citez pas quelqu'un qui ne cède que rarement à ce mouvement, mais bien quelqu'un qui ne s'y soit jamais abandonné, pas même une fois. Jusqu'à ce que vous m'ayez montré un pareil exemple, la menace de l'Evangile restera; elle ne sera pas infirmée, sous prétexte que le péché de colère n'a pas été fréquemment commis. Le voleur, le fornicateur, n'eussent-ils commis le péché qu'une fois, une seule fois, sont-ils renvoyés impunis, parce qu'ils ne se sont pas livrés au crime fréquemment? Non, assurément; c'est assez qu'ils s'y sont livrés, ils subiront le châtiment.
Passons au précepte qui suit immédiatement. Quel infidèle ne le prendrait pour un mythe, à voir l'audace indigne avec laquelle nous le foulons aux pieds ?
En effet, Dieu nous dit : Si vous apportez votre présent à l'autel, et que là vous vous souveniez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre présent devant l'autel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère; puis venez ensuite offrir votre présent. (Matth. V. 23, 24.) Et nous, en dépit de cet ordre, bien que nous soyons en guerre les uns contre les autres, et que nos coeurs soient ulcérés par la haine, nous osons approcher des autels. Comment ! Dieu s'intéresse à notre réconciliation, il y tient jusqu'à permettre que son sacrifice reste suspendu, que le ministère de l'autel soit interrompu, jusqu'à ce que les inimitiés et la colère qui nous divisent cessent, et nous, nous en serons assez peu soucieux pour conserver notre haine pendant plusieurs jours? II y va de notre salut; ce ne sont pas seulement ceux qui ont la haine dans le coeur que le Sauveur punit, mais encore ceux qui, bien qu'exempts de cette passion, négligent de se réconcilier avec leurs frères qu'ils ont offensés. Comme le ressentiment appartient à l'offensé plutôt qu'à l'offenseur, c'est à celui-ci que Dieu ordonne de tenter les premiers efforts de réconciliation; nous montrant par là que le plus coupable est celui qui a donné à son prochain occasion de pécher.
Mais hélas ! cette leçon ne nous corrige guère: pour des riens, nous contristons nos frères; puis ensuite, comme si nous n'avions rien à nous reprocher, nous négligeons, nous oublions les injures que nous leur avons faites, et nous voyons d'un oeil indifférent les longs ressentiments qu'ils nourrissent contre nous, sans réfléchir que ces rancunes prolongées aggravent encore notre faute, et rendent désormais la réconciliation presque impossible tant que règne l'amitié, les choses qui divisent ont de la peine à prévaloir, ou même à trouver créance, mais, quand la haine s'est emparée de nos âmes, il est très-facile à ceux qui le veulent, de nous brouiller encore davantage : on ne croit plus au bien, le mal seul se fait admettre.
C'est pourquoi le Seigneur veut que, laissant notre présent devant l'autel, nous allions d'abord nous réconcilier avec notre frère ; pour nous apprendre que, si dans cette circonstance , différer cette réconciliation est chose condamnable, à plus forte raison dans les autres.
Et nous, cependant, que faisons-nous? Nous nous en tenons aux apparences, à la lettre qui tue; mais la vérité, mais l'esprit qui vivifie, nous le rejetons. Avant d'offrir notre présent, nous nous embrassons,. il est vrai, les uns les autres; mais la plupart u temps , c'est la bouche, ce sont les lèvres seules qui agissent. Est-ce là ce que le Seigneur demande de nous? Ah ! c'est le baiser de l'âme, c'est l'embrassement du coeur qu'il nous ordonne de donner à notre prochain. Voilà ce qui s'appelle embrasser véritablement; tandis que cette autre sorte de baiser n'est que feinte et hypocrisie; celui qui embrasse de cette manière, loin d'apaiser Dieu, provoque au contraire sa colère. L'amitié sincère et solide, voilà celle que Dieu demande de nous, et non cette amitié prétendue dont nous revêtons très-bien les apparences, mais dont le fond nous manque absolument. Ce défaut d'affection réelle pour le prochain est un indice certain de l'iniquité du siècle. Le Maître a dit : Parce que l'iniquité a abondé, la charité de beaucoup se refroidira. (Matth. XXIV, 12.)
Et ceux qui agissent de la sorte; ce sont des chrétiens, c'est nous à qui pourtant il a été dit : vous ne vous mettrez pas en colère; vous n'aurez pas d'ennemis : ou, s'il vous arrivait d'en avoir, au bout de la journée, vous n'en aurez plus. Que le soleil ne se couche pas sur votre colère. (Ephes. IV, 26.)
C'est peu de violer cette défense, nous nous dressons des embûches les uns aux autres; et tant par nos paroles que par nos actes, nous nous déchirons mutuellement, nous dévorons nos propres membres; ce qui manifestement est de la folie. Car enfin, à quel signe reconnaissons-nous les démoniaques incurables, ainsi que les furieux, si ce n'est principalement à celui-là ?
Que dire de la loi de l'Evangile touchant notre adversaire ? Et de cette autre , relative à cette mauvaise concupiscence, à ces impudiques regards, à cette amitié coupable qui ruine les âmes? Sachons-le : cette main droite, cet oeil droit , dont parle Jésus-Christ, désignent précisément ceux qui nous aiment de cette amitié qui conduit en enfer. Et la loi qui concerne le divorce, par qui n'a-t-elle pas été plus d'une fois violée, foulée aux pieds?
