I.
Voici un témoignage de votre ignorance, qui, au lieu de servir d'excuse à votre iniquité, ne fait que la démontrer plus clairement: c'est que tous ceux qui autrefois avaient la même haine et la même ignorance que vous, ont cessé de nous haïr, en cessant d'ignorer, aussitôt qu'il leur est arrivé de nous connaître. Que dis-je? ils sont devenus eux-mêmes ce qu'ils haïssaient, et ils ont commencé de haïr ce qu'ils avaient été. Tant il est vrai que vous gémissez à l'aspect du nombre toujours croissant des Chrétiens. La ville en est assiégée, répétez-vous à grands cris: dans les champs, dans les châteaux, dans les îles, partout des Chrétiens. Vous voyez avec douleur tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions venir à nous pour vous laisser dans la solitude. Et cependant cette désertion elle-même ne vous suggère pas la pensée qu'il y a là-dessous quelque merveille cachée. Il ne s'élève en votre âme aucun doute; vous ne voulez point en faire l'expérience de plus près: la curiosité, naturelle à l'homme, s'arrête là seulement. Vous aimez mieux ignorer parce que vous haïssez déjà, comme si vous saviez bien qu'avec l'examen vous cesseriez de haïr. Il y a plus: si vous n'étiez pas aveuglés par la haine, vous reconnaîtriez qu'il est raisonnable de renoncer à votre injustice passée. Si après que notre cause aura été informée, vous la reconnaissez mauvaise, vous garderez votre haine; au moins vous nous haïrez avec connaissance de cause. Avez-vous honte de devenir meilleurs, ou dédaignez-vous de vous excuser?
Je sais bien quel argument vous avez coutume d'opposer à notre nombre qui grossit tous les jours. « L'engouement de la multitude, dites-vous, n'est pas une présomption que l'objet vers lequel elle court est un bien. On connaît la propension des esprits pour les nouveautés dangereuses. Que de transfuges de la vertu vont se jeter dans les sentiers du vice! quelques-uns le font de bonne foi; d'autres cèdent à la nécessité des temps. » Fort bien! mais votre comparaison manque de justesse; car l'idée du mal est si universelle dans toutes les intelligences, que nul des coupables qui abandonnent vos lois pour se jeter dans le crime n'ose défendre le mal comme étant un bien. La turpitude engendre la crainte; l'impiété produit la honte. En un mot, les méchants cherchent à se cacher, ils évitent les regards, ils tremblent quand on les saisit, ils nient quand on les accuse; la torture même peut à peine leur arracher l'aveu de leur forfait; toujours est-il que la condamnation qui les frappe les accable; ils se reprochent au fond d'eux-mêmes ce qu'ils étaient; ils attribuent à l'égarement ou à la fatalité ce malheureux changement; tant il est vrai qu'ils répudient la responsabilité de cet acte, parce qu'ils ne peuvent nier le mal. Les Chrétiens, dites-moi, en agissent-ils ainsi? Chez eux, point de honte, point de repentir, si ce n'est de ce qu'ils étaient autrefois! Vous décriez le Chrétien, il se glorifie; vous l'entraînez, il ne résiste pas; vous l'accusez, il ne se défend pas; vous l'interrogez, il avoue hautement; vous le condamnez, il triomphe. Qu'est-ce donc que ce mal dans lequel ne se retrouve plus la nature du mal?
