II.
Il vous est même impossible de le condamner sans détruire toutes vos formes judiciaires. En effet, qu'un coupable ordinaire soit amené devant vous: s'il nie son crime, vous l'appliquez à la torture pour qu'il le confesse. S'agit-il au contraire d'un Chrétien? il avoue spontanément ce dont on l'accuse, et vous le torturez pour le contraindre à nier. Quelle étrange contradiction de votre part, que de combattre un aveu et de changer la destination des tortures, ici relâchant gratuitement le coupable qui avoue, là contraignant l'accusé de nier malgré lui! Juges pour arracher constamment la vérité, c'est à nous seuls que vous demandez le mensonge, afin que nous nous déclarions ce que nous ne sommes pas.
Vous ne voulez pas nous trouver coupables, direz-vous peut-être, et voilà pourquoi vous faites tous vos efforts pour nous dépouiller de ce nom. C'est donc aussi pour que les autres désavouent leurs crimes que vous les étendez sur le chevalet et que vous les torturez! Il y a mieux: vous refusez de les croire quand ils nient; nous, au contraire, vous nous croyez sur-le-champ lorsque nous venons à nier. Si vous avez la certitude que nous sommes coupables, pourquoi nous traitez-vous ici autrement que les criminels? Je ne vous reprocherai point de ne laisser aucune liberté à l'accusation ni à la défense: vous n'avez pas coutume de condamner au hasard et sans avoir entendu la cause. Mais qu'il s'agisse d'un homicide, par exemple, la cause n'est pas terminée, ni l'information satisfaite par là même qu'il a confessé son homicide. Quoique vous ajoutiez difficilement foi à ses aveux, vous voulez connaître les circonstances de son meurtre; vous cherchez combien de fois il a tué, avec quelles armes, dans quels lieux, avec quels complices, quels vols ont accompagné le crime, quels sont les receleurs; afin que rien n'échappe, et que la sentence repose sur la connaissance de la vérité tout entière. Quant à nous, qui sommes accusés de crimes plus nombreux et plus horribles encore, l'information n'est pas longue. Vraiment, on dirait que vous craignez de charger ceux que vous vous efforcez de perdre, ou que vous n'osez instruire une cause que vous connaissez. Mais votre perversité n'en éclate que mieux, si vous nous forcez de nier des crimes dont vous ne doutez pas.
Laissons de côté les formes judiciaires. Il conviendrait bien plus à votre haine, non pas de nous contraindre à nier, de peur de soustraire à la justice ceux que vous haïssez, mais de nous forcer à confesser chacun de nos crimes, afin que votre ressentiment puisse se rassasier de nos tortures, quand on saura évidemment combien de festins impies a célébrés chacun de nous, combien de fois il a commis l'inceste sous le voile des ténèbres. Que dirai-je encore? Puisqu'il s'agit d'anéantir notre race, il faudrait étendre l'information à nos associés et à nos complices. Il faudrait traîner devant les tribunaux les égorgeurs d'enfants, les cuisiniers, et les chiens eux-mêmes qui donnent le signal de ces noces. L'affaire serait éclaircie; il y a plus: les spectacles en deviendraient plus piquants. Avec quel empressement on accourrait au Cirque pour assister aux combats d'un Chrétien qui aurait dévoré une centaine d'enfants! Puisque l'on nous accuse de monstruosités si révoltantes, il serait bon de les mettre en lumière, de peur qu'elles ne parussent incroyables et que la haine publique ne se refroidît à notre égard; car la plupart ne croient qu'à demi ces horreurs, répugnant à se persuader que la nature, à laquelle est interdite la chair de l'homme, puisse chercher un aliment digne des bêles féroces.
