VII.
D'où vient, me direz-vous, que vous êtes en si mauvais renom, qu'il justifie en quelque sorte le législateur? Et moi, je vous demanderai à mon tour, sur quelle garantie a prononcé le législateur autrefois, et vous-mêmes aujourd'hui: sur la foi de la renommée! Mais n'est-ce pas d'elle qu'il a été dit: Elle est le plus rapide de tous les maux? Pourquoi l'appeler un mal, si elle dit toujours, ou du moins si elle dit le plus souvent la vérité? La renommée? mais lors même qu'elle apporte la vérité, elle ne renonce point à la fantaisie du mensonge, mêlant le faux avec le vrai, ajoutant, retranchant, confondant et dénaturant toutes choses. Mais, que dis-je? elle ne peut exister qu'à la condition de mentir; elle ne vit, en effet, qu'aussi longtemps qu'elle ne prouve pas, puisque, la preuve une fois acquise, elle s'éteint et disparaît après avoir rempli sa mission, qui est de porter la nouvelle. Dès ce moment, le fait est palpable; on le nomme; on ne dit plus, par exemple: On raconte que telle chose vient de se passer à Rome, ou bien: Le bruit court qu'un tel a tiré au sort cette province; on dit: Un tel a tiré au sort celle province; ceci s'est passé à Rome. Personne n'invoque la renommée que lorsque l'on est incertain, parce que la certitude est dans la conscience et non dans la renommée. Personne, excepté l'insensé, ne croit à la renommée; le sage ne croit qu'à ce qui est certain. La renommée, quelque étendue qu'elle soit, a nécessairement commencé un jour par une seule bouche; puis elle grandit en passant rapidement d'une langue à une autre langue, d'une oreille à une autre oreille: l'obscurité de son berceau ne sert qu'à jeter plus d'incertitude sur ses rumeurs. On ne s'avise pas d'examiner si la première bouche n'a pas semé le mensonge; on répète ce que l'on a entendu, pour faire comme les autres, quelquefois par soupçon, le plus souvent pour le seul plaisir de mentir. Heureusement que le temps révèle tout ce qui est caché, témoins vos maximes, vos proverbes, et la nature elle-même qui, grâce à son institution primitive, met tous les jours en lumière des vérités que la renommée n'a point encore annoncées.
Voyez donc quel témoignage vous invoquez là contre nous. Voilà de longues années que la renommée nous accuse, et elle n'a pu jusqu'à ce jour rien prouver contre nous, malgré le temps qu'elle a eu pour grandir. Notre nom naquit sous Auguste; sa loi brilla sous Tibère: Néron, le premier, le condamna. Jugez-le d'après son premier persécuteur. Si Néron fut un prince pieux, les Chrétiens sont des impies; s'il fut juste, s'il fut chaste, les Chrétiens sont des méchants et des incestueux; s'il ne fut pas l'ennemi de la patrie, nous sommes les ennemis de la patrie. Notre bourreau prouve ce que nous sommes, car il a sans doute châtié ce qui lui était opposé: et cependant, de toutes les institutions de Néron, cette loi est la seule qui ait survécu, la seule qui soit juste apparemment, c'est-à-dire qui n'ait rien de commun avec son auteur.
Il n'y a pas encore deux cent cinquante ans que nous existons. Depuis lors, combien de crimes n'avons-nous pas commis! combien de croix n'ont pas porté l'image de notre Dieu! Que d'enfants égorgés! que de pains trempés dans leur sang! que de flambeaux éteints! que de noces au hasard dans ces ténèbres! Jusqu'à présent, c'est la renommée seule qui prononce contre les Chrétiens; elle a même ses encouragements dans une maladie particulière à l'esprit humain, et ment avec plus de succès dans les événements atroces et révoltants. En effet, plus vous êtes enclins à la malveillance, plus vous êtes disposés à croire le mal: en un mot, on ajoute foi plus volontiers au mal lorsqu'il est faux, qu'au bien lorsqu'il est vrai. Si l'iniquité eût laissé chez vous la moindre place à la prudence pour examiner quelle confiance mérite la renommée, la justice vous demandait de chercher par qui ces honteuses rumeurs ont pu se répandre dans la multitude, et de là circuler dans tout l'univers. Assurément elles ne sont pas venues des Chrétiens eux-mêmes, puisque, d'après la loi et la règle imposée à tous les mystères, ils sont obligés de garder le secret; à plus forte raison quand il s'agit de mystères si horribles, que les divulguer, ce serait attirer sur nous un juste et prompt supplice par l'animadversion des hommes.
Si ce ne sont point les Chrétiens qui se sont trahis, la conséquence veut qu'ils l'aient été par des étrangers. Mais, je vous le demande, quelle foi méritent des étrangers, puisque les mystères, les plus justes et les plus légitimes, évitent le regard d'un étranger, quel qu'il soit? Ceux que la loi proscrit prendront-ils moins de précaution? Il y a mieux, des étrangers sont moins portés à respecter des mystères qu'à les dénaturer.
Direz-vous que la curiosité de nos serviteurs a surpris ces infamies en regardant à travers les fentes de nos cavernes? Eh bien, que leurs serviteurs les aient trahis, qu'en conclure? Sans doute il n'en est pas qui d'ordinaire nous trahissent davantage, surtout si ce sont des actions tellement révoltantes que la justice de l'indignation ait rompu tout lien de fidélité, et ne puisse garder le silence sur des infamies qui ont épouvanté le regard et fait frémir la conscience. Mais, ici, n'est-il pas bien étonnant encore que celui qui avait si bien acquis le droit de parler à la face de tous ne se soit pas empressé de prouver ce qu'il avançait, et que celui qui avait entendu n'ait pas cherché à voir? En effet, il y a même récompense pour le délateur qui prouve ce qu'il dénonce, et pour l'auditeur qui fournit la preuve de ce qu'il a entendu.
---- Voilà précisément ce qui a eu lieu, dites-vous. On a surpris une première fois les Chrétiens. Après la dénonciation, les preuves. On a tout vu, tout entendu: de là vient votre mauvaise réputation.
---- Certes, voilà qui surpasse tout sujet d'étonnement. Quoi! nous avons été surpris une fois, et nous continuons toujours! C'est qu'apparemment nous sommes corrigés. Mais il n'en est rien. Nous portons le même nom, nous gardons la même foi, nous devenons de jour en jour plus nombreux, d'autant plus haïs que s'accroît notre multitude la haine s'étend avec la matière de la haine. Mais quand le nombre des coupables grossit, pourquoi donc le nombre des délateurs ne grossit-il pas avec les crimes?
Ce que je n'ignore pas, c'est que nos réunions sont maintenant connues. Vous savez quel jour et en quel lieu nous nous rassemblons; aussi sommes-nous surveillés, assiégés, et comme captifs jusqu'au milieu de nos réunions. Eh bien! qui jamais est survenu lorsque les restes d'un enfant, à demi dévoré, fumaient encore! Qui jamais a surpris sur un pain ensanglanté la trace de nos dents? Qui jamais, apportant soudain un flambeau au milieu de nos ténèbres, a découvert les vestiges, je ne dirai pas de quelque inceste, mais de la moindre action déshonnête? Si nous obtenons à prix d'or qu'on ne produise point au grand jour ces horreurs, pourquoi nous accable-t-on de toutes parts? On ne peut plus dès lors nous dénoncer. Qui, en effet, vend ou achète la révélation de quelque crime, sans les preuves du crime lui-même?
Mais pourquoi des espions et des témoins étrangers, puisque vous pouvez nous arracher l'aveu public de nos crimes, soit en nous les exposant après en avoir été vous-mêmes les témoins, soit en les découvrant plus tard, si on vous les cache aujourd'hui? Vous ne l'ignorez pas: ceux qui veulent se faire initier ont coutume de se présenter devant le maître ou le chef des sacrifices. Allez le trouver; il vous dira: « Il faut que vous apportiez un enfant qui vagisse encore, afin que nous l'immolions, et un peu de pain pour le tremper dans son sang; il vous faudra en outre des flambeaux que doivent renverser des chiens attachés l'un à l'autre, puis encore des lambeaux de chair pour jeter à ces animaux. Vous n'oublierez pas non plus votre soeur ou votre mère. » Mais, si vous n'en avez pas, qu'arrivera-t-il? Il est probable que vous ne serez pas reçu chrétien. Or, je vous le demande à vous-mêmes, de telles accusations peuvent-elles être écoutées quand elles sortent d'une bouche étrangère? Mais elles ne sont pas l'ouvrage d'un seul: il est impossible d'en connaître tous les auteurs. On commence par calomnier; puis vient un second qui ajoute les festins sanglants; un troisième parle d'unions incestueuses. L'ignorance accepte. Jamais ils n'ont rien appris des mystères chrétiens. Il est impossible cependant qu'ils ne connaissent pas des rites que devront pratiquer ceux qu'ils introduisent. D'ailleurs, combien n'est-il pas ridicule que des profanes sachent ce qu'ignore le prêtre! Comment donc se fait-il qu'aucun de ceux qui sont nouvellement initiés gardent le silence sur nos festins de Thyeste, sur nos mariages d'OEdipe, sans en être épouvantés aussitôt, et courir les dénoncer au peuple? Mais non, il paraît qu'à peine instruits de ce qui se passe chez nous, ils s'y affectionnent bientôt plus que leurs maîtres eux-mêmes. Si l'on ne parvient à prouver aucune de ces monstruosités, il faut que notre religion renferme quelque chose de bien sublime, pour qu'elle puisse vaincre le dégoût de pareilles horreurs.
Ô nations mille fois dignes de pitié! approchez; voilà que nous vous offrons l'épreuve de notre initiation. A ceux qui croient et obéissent, notre loi promet la vie éternelle; elle menace en même temps les profanes et les rebelles d'un supplice sans fin dans les flammes éternelles. C'est pour l'une ou l'autre de ces destinées qu'elle prêche la résurrection des morts. Nous discuterons ce dernier dogme plus tard, quand il en sera temps. En attendant, croyez comme nous; car je suis pressé de savoir si vous êtes prêts à marcher par les mêmes crimes que nous. Viens, ô homme, qui que tu sois; plonge le fer dans la gorge de cet enfant; ou si c'est là le ministère d'un autre, contemple tranquillement une âme qui meurt avant d'avoir vécu; trempe, il le faut, ton pain dans ce jeune sang; mange-le gaiement; à table examine bien où sont assises ta mère et ta soeur; ne l'oublie pas, afin qu'au moment où tomberont ces ténèbres qui mettent à l'épreuve la sagacité des assistants, tu ne te trompes pas, en te précipitant sur une étrangère. Si tu n'es pas incestueux, tu n'as rien fait. Après cela, tu auras mérité la vie éternelle. Réponds-moi donc veux-tu de l'éternité à ce prix? Mais non, tu ne le crois pas; quand même tu le croirais, j'affirme que tu n'en voudrais pas; et quand même tu en voudrais, tu ne le pourrais pas. Pourquoi d'autres le pourraient-ils, si vous autres ne le pouvez pas? Pourquoi ne le pourriez-vous pas, si d'autres le peuvent? Ce serait acheter trop cher l'impunité, et même l'éternité, vous écriez-vous. Et nous donc croyez-vous que nous soyons déterminés à les acheter à tout prix? Les Chrétiens ont-ils d'autres dents? ont-ils une autre bouche? sont-ils autrement organisés pour l'inceste? Il n'en est rien, que je sache. Il nous suffit de différer de vous par la connaissance de la vérité.
