A ABIGAUS, PRÊTRE ESPAGNOL.
Saint Jérôme engage par des citations Abigaüs à supporter sa cécité avec résignation et à en profiter pour son salut.
Lettre écrite en 408.
Quoique je me sente coupable de plusieurs péchés, et que, prosterné aux pieds de Dieu, je lui dise tous les jours dans mes prières : « Ne vous souvenez point des fautes de ma jeunesse, ni de celles que j'ai commises par ignorance; » cependant, comme j'ai appris de saint Paul que celui qui s'enfle d'orgueil tombe dans la même condamnation que le démon, » et de saint Pierre, que « Dieu résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles, » il n'y a rien que j'aie évité avec tant de soin que l'orgueil et ces airs de fierté qui nous rendent odieux au Seigneur. Car je sais que mon maître, mon Seigneur et mon Dieu a dit dans le temps de ses humiliations : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ; » et par la bouche du roi-prophète : « Seigneur, souvenez-vous de David, et de l'extrême douceur avec laquelle il a souffert la persécution des hommes. » Je sais qu'il est encore écrit ailleurs : « Le coeur de l'homme s'humilie avant d'être élevé, et il s'élève avant de tomber. » Ne croyez donc pas, je vous prie, que j'aie négligé de répondre à vos lettres, et ne me rendez pas responsable de l'infidélité ou de la négligence de ceux qui ne me les ont point rendues. Pourquoi ne répondrais-je pas à vos honnêtetés et à votre amitié, moi qui ai coutume de rechercher celle de tous les gens de bien, et qui n'épargne rien pour m'en faire aimer, persuadé de ce que dit le Sage : « Il vaut mieux être deux ensemble que d'être seul; car si l'un tombe, l’autre le soutient. Un triple cordon se rompt difficilement. Et le frère qui aide son frère sera élevé. » Ne craignez donc point de m'écrire, et le plus souvent que vous pourrez, afin de me dédommager de votre absence par vos lettres.
N'ayez point de regret d'avoir perdu un avantage que possèdent les fourmis, les mouches et les serpents, je veux dire les yeux du corps; réjouissez-vous, au contraire, d'avoir cet oeil, dont il est, dit dans les Cantiques : « Ma soeur, mon épouse, vous m'avez blessé avec un de vos yeux; » cet oeil avec lequel on voit Dieu, et dont Moïse voulait parler lorsqu'il disait : « Il faut que j'aille reconnaître quelle est cette merveille que je vois. » Nous lisons même que quelques philosophes se sont arraché les yeux1, afin que leur esprit, dégagé de tous les objets sensibles, pût former des idées plus nettes et plus pures. De là cette parole d'un prophète : « La mort est entrée par nos fenêtres. » De là ce que dit Jésus-Christ à ses apôtres : « Quiconque regardera une femme avec un mauvais désir pour elle, a déjà commis l'adultère dans son coeur. » De là il leur ordonne de lever les yeux et de considérer les moissons jaunes prêtes à être récoltées.
Vous me priez de vous aider par mes conseils à vous affranchir de la servitude de Nabuchodonosor2, de Rapsacès, de Nabuzardan et d'Holoferne. Si vous étiez encore leur esclave, vous n'auriez pas recours à moi. En recherchant l'amitié d'un homme que vous croyez être serviteur de Jésus-Christ, vous faites assez connaître que vous avez rompu leurs chaînes; qu'à l'exemple de Zorobabel, d'Esdras, de Néhémias et du grand-prêtre Jésus, fils de Josedech, vous avec commencé à relever les ruines de Jérusalem, et que « vous ne mettez pas votre argent dans un sac percé, » mais que vous travaillez à vous amasser un trésor dans le ciel.
Quoique ma chère fille Théodora, veuve de Lucinius, d'heureuse mémoire, n'ait pas besoin de recommandation, je vous prie néanmoins de la soutenir dans le nouveau genre de vie qu'elle a embrassé, afin qu'elle puisse arriver à la Terre-Sainte, malgré les peines et les fatigues qu'il y a à essuyer dans le désert. Faites-lui comprendre que, pour être parfaitement vertueux, il ne suffit pas d'être sorti de l'Egypte ; mais qu'il faut aller à travers une foule d'ennemis jusqu'à la montagne de Nabo3 et au fleuve du Jourdain; qu'il faut recevoir en Galgala une seconde circoncision, et voir égorger Adonizedech4 ; qu'il faut voir tomber au bruit des trompettes les murailles de Haï, d'Azur et de Jéricho. Nos frères qui demeurent ici avec moi vous saluent; je vous prie aussi de saluer de ma part tous ceux qui veulent bien penser à moi.
C'est ce que, Cicéron dit de Démocrite. ↩
C'est-à-dire de la servitude des passions, qui nous sont représentées par ces ennemis du peuple de Dieu. ↩
Moïse mourut sur cette montagne. Elle est dans le pays des Moabites au-dessus du Jourdain, et vis-à-vis de Jéricho. ↩
il était roi de Jérusalem. Josué le fit mourir avec cinq autres rois qu'il avait vaincus. Quelques manuscrits portent «Adonib sec; » mais celui-ci ne fut défait qu'après la mort de Josué, et on se contenta de lui couper les doigts des pieds et des mains sans le faire mourir. C'est donc une faute de copiste. ↩
