CHAPITRE XI. CONVENANCES MAGNIFIQUES DE L'INCARNATION.
12. Il se rencontre des insensés qui disent Dieu dans sa sagesse ne pouvait-il sauver les hommes qu'en se faisant homme, en prenant naissance dans le sein d'une femme, et en se soumettant à tout de la part des pécheurs ? Voici notre réponse : Oui, Dieu pouvait agir autrement, mais s'il l'eût fait, votre sottise trouverait également à redire. En ne se montrant pas aux yeux des pécheurs, sa lumière éternelle, qui n'est visible que par les yeux de l'âme , ne pourrait être vue des esprits souillés. Mais comme le Fils de Dieu a daigné nous instruire en prenant une forme visible afin de nous préparer à la possession des biens invisibles, il froisse les avares, parce qu'il n'a pas revêtu un corps d'or massif ; il froisse les impudiques, parce qu'il est né de la femme, car les impudiques ne peuvent supporter que les femmes conçoivent et enfantent ; il froisse les orgueilleux, parce qu'il a supporté les outrages avec la plus admirable patience ; il froisse les voluptueux, parce qu'il a enduré les souffrances; il froisse les peureux, parce qu'il est mort. Et pour n'avoir pas l'air de prendre la défense de leurs vices, ils disent que ce n'est pas parce qu'il est homme, mais parce qu'il est le Fils de Dieu, que cela les révolte dans Notre-Seigneur. Ils ne comprennent donc pas quelle est cette éternité divine qui s'est faite homme; ils ne comprennent pas non plus ce qu'est l'humanité qui par ce changement recouvrait sa première énergie, et par là nous montrait que sous la conduite de Dieu nous pouvions, en pratiquant la vertu, nous affranchir des faiblesses causées par le péché. Ne voyons-nous pas en effet à quel degré de misère l'homme était descendu par sa faute, et comment aujourd'hui, par le secours divin, il peut se relever de cet état? Voilà pourquoi Dieu s'est fait homme et a souffert, comme homme, ce qui peut arriver à notre humanité. Ce remède à nos maux est tel que nous ne saurions nous en faire une assez grande idée. Comment guérir l'orgueil, s'il ne s'abaisse pas devant l'humilité du Fils de Dieu ? Comment renoncer à l'avarice, si on n'y renonce en face de la pauvreté du Fils de Dieu? Quelle colère pourra se calmer, si elle résiste en présence de la résignation du Fils de Dieu? Quel est l'impie qui s'amendera, s'il résiste à la charité du Fils de Dieu? Enfin, quelle pusillanimité pourra être surmontée, si elle ne cède devant la résurrection de Notre-Seigneur?
Que les hommes reprennent courage et reconnaissent leur nature, qu'ils voient le rang qu'ils occupent dans les oeuvres de Dieu. O hommes, ne vous méprisez pas vous-mêmes: le Fils de Dieu s'est fait homme ; ô femmes, (50) n'ayez pas de mépris pour vous-mêmes: le Fils de Dieu est né d'une femme. Cependant, ne vous attachez pas à la chair, car en Jésus-Christ disparaît en nous toute distinction de sexe. Ne vous attachez pas aux choses du monde, parce que si on pouvait les aimer légitimement, le Fils de Dieu fait homme les eût aimées; gardez-vous de craindre les outrages, les croix et la mort, parce que s'il pouvait en résulter un dommage pour nous, l'humanité prise par le Fils de Dieu ne les aurait pas soufferts. Eh ! cette leçon qui déjà est répandue et pratiquée partout, et qui sauve toute âme obéissante, serait-elle donnée ici-bas, si tout ce qui froisse les passions de ces insensés, ne s'était pas accompli ? Qui donc daigneront imiter ces fanfarons du vice, pour arriver à pratiquer la vertu, s'ils rougissent de suivre Celui dont il a été dit, avant qu'il naquît : « Il sera appelé le Fils du Très-Haut1 », et qui aujourd'hui est appelé ainsi parmi toutes les nations, comme on n'en saurait douter? Avons-nous de nous-mêmes une haute idée? daignons imiter Celui qui est appelé le Fils du Très-Haut? Nous défions-nous de nous-mêmes? osons imiter les pécheurs et les publicains qui ont été ses imitateurs. O remède salutaire à tous ! il comprime toute enflure, restaure toute faiblesse, écarte tout ce qui est superflu, conserve tout ce qui est nécessaire, répare toutes les forces perdues et redresse tout ce qui est dépravé. Qui s'élèverait maintenant contre le Fils de Dieu? Qui pourrait désespérer de soi quand pour nous le Fils de Dieu a voulu s'humilier à ce point? Qui croira que le bonheur de la vie consiste dans des biens que Jésus-Christ nous a appris à mépriser? Quelles adversités pourraient abattre, quand on voit la nature de l'homme triompher en Jésus-Christ de si grandes épreuves? Peut-on penser que le royaume des cieux nous est fermé, quand on voit que des publicains, des courtisanes ont pu imiter le Fils de Dieu2 ? A quels désordres ne se soustrait-on pas, quand on examine, pour les aimer et les suivre, les actions et les paroles de cette nature humaine en qui le Fils de Dieu nous a tracé un modèle de conduite ?
