10.
Souvenez-vous, je vous prie, du jour où tout le peuple attendit saint Epiphane jusqu'à sept heures, dans l'espérance d'entendre de sa bouche la parole de Dieu : avec quel emportement et avec quelle fureur n'avez-vous pas déclamé alors contre les antropomorphites , qui sont assez simples pour s’imaginer que Dieu est composé des membres que l'Écriture sainte lui attribue! avec quelle affectation ne tourniez-vous pas les yeux, les mains et tout le corps du côté de ce saint vieillard, afin de le rendre suspect de cette impertinente hérésie ! Après avoir cessé de parler, ce qui lit un vrai plaisir à vos auditeurs, fatigué et épuisé par un si long discours, vous aviez la bouche toute sèche et les lèvres encore toutes tremblantes, à cause des grands mouvements que vous vous étiez donnés en parlant. Que fit néanmoins ce bon vieillard que vous traitiez de fou et de radoteur ? Il se leva pour faire voir qu'il avait quelque chose à dire, et, ayant salué l’assemblée de la voix et de la main, il dit : « Tout ce que mon collègue et mon fils vient de dire contre l'hérésie des antropomorphites est très véritable et très catholique, et je suis sur cela de son sentiment ; mais il est juste que, comme nous condamnons cette hérésie, nous condamnions aussi les erreurs d'Origène. » Vous vous souvenez sans doute des éclats de rire et des huées qui eurent lieu alors. C'est ce qui vous fait ajouter dans votre lettre qu'en parlant au peuple il disait tout ce qu'il voulait, et de la manière qu'il voulait. Il fallait en effet qu'il eût perdu le sens pour oser combattre vos sentiments dans un lieu soumis à votre juridiction. Il disait, selon vous, tout ce qu'il voulait, et de la manière qu'il voulait: ou approuvez ou condamnez ce qu'il disait. Pourquoi toujours biaiser ? Si ce qu'il disait était bon, que ne le louez-vous hautement? si mauvais, que ne le condamnez-vous sans façon ?
Mais voyons un peu avec quelle retenue, avec quelle modestie, avec quelle humilité vous parlez de vous-même , vous qui croyez être la colonne de la foi et de la vérité, et qui reprochez à ce grand homme de débiter au peuple tout ce qu'il lui plait. « Expliquant un jour, » dites-vous, « en sa présence et dans l'assemblée des fidèles, un passage de l'Écriture dont on venait de l'aire la lecture, je fis un discours sur tous les dogmes de la foi, et dis ce que Dieu me fait la grâce d'enseigner tous les jours dans l'église et dans le catéchisme que je fais au peuple. » D'où peut naître, je vous prie, tant de présomption et tant d'orgueil? Tous les philosophes et tous les orateurs déchirent cruellement Gorgias le Léontain,parce qu'il se vantait de répondre en public et sur-le-champ à toutes les questions qu'on voudrait lui adresser. Si je n'étais retenu par le respect qui est dû à votre dignité et à votre caractère, et par l'exemple de l'Apôtre, qui disait : « Je ne savais pas, mes frères, que ce fût le grand prêtre, car il est écrit : «Vous ne maudirez point le prince du peuple, » quels sanglants reproches ne vous ferais-je pas de put ce que vous avez osé avancer dans, votre lettre? quoique au reste vous avilissiez vous-même la dignité dont vous êtes revêtu en traitant si indignement et par vos actions et par vos discours un prélat qui est le père de presque tous les évêques, et en qui nous voyons reluire encore cette vertu antique et ces caractères de sainteté que l'on admirait autrefois dans les premiers pasteurs de l'Église.
