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Je veux bien que vous agissiez en cela de bonne foi et que la dissimulation et l'artifice n'aient aucune part à votre silence; mais pourquoi avoir commencé à parler de la nature de l’âme en remontant pour cela jusqu'à la création de l'homme, abandonnez-vous tout à coup cette question pour traiter celle des anges et de l'incarnation du Verbe? Pourquoi, sautant ces longues et épineuses questions, nous laissez-vous pour ainsi dire embourbés au milieu du chemin? Si Dieu a créé l'âme par son souffle ( c'est ce que vous n'accordez pas et sur quoi vous ne voulez pas maintenant vous expliquer), quelle est donc l'origine de l'âme d'Eve, puisque Dieu n'a point répandu son souffle sur son visage? Laissons là Eve; comme elle a été formée d'une des côtes de l'homme, et qu'en cela elle est la figure de l'Eglise, il ne faut pas l'exposer après tant de siècles aux outrages de ses descendants. Quelle est l'origine des âmes de Caïn et d'Abel, qui sont les premiers enfants d'Adam et d'Eve? Quelle est l’origine des âmes de tous les autres hommes? Viennent-elles par la voie de la génération comme les animaux , en sorte qu'une âme engendre une autre âme, de même qu'un corps engendre un autre corps? Ou les créatures raisonnables étant descendues du ciel en terre, entraînées par le penchant naturel qu'elles ont de s'unir au corps, sont-elles entrées dans des corps humains pour les animer? Ou enfin faut-il s'en tenir au sentiment et à la doctrine de l'Eglise, qui nous enseigne que Dieu, dont la volonté est toute-puissante, crée tous les jours des âmes et ne cesse point d’être Créateur, selon ce que dit Jésus-Christ : « Mon Père n'a point cessé d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi sans cesse. » Et le prophète Zacharie: Dieu forme dans l'homme, l'esprit de l'homme. » Et le psalmiste : « Dieu forme le coeur de chacun d'eux. »
Je sais ce que vous avez coutume d'opposer à ces passages pour en diminuer la force et D'autorité; je sais les objections que vous nous faites, et que vous puisez dans des sources étrangères et corrompues; le temps ne me permet pas de les réfuter, cela mènerait trop loin. Nous pouvons aussi tourner contre vous les mêmes armes dont vous vous servez pour nous combattre. Ce qui paraît indigne de Dieu dans les ouvrages qu'il fait tous les jours n'est point indigne de lui dès qu'il en est l'auteur. Naître d'un adultère, ce n'est point la faute de l'enfant, c'est le crime du père. La terre ne pèche point en recevant la semence dans son sein, et le grain en tombant sur les sillons, ni l'humidité ou la chaleur en nourrissant et faisant, germer le froment; mais celui qui pèche est, par exemple, un voleur qui enlève le grain ou par fraude ou par la violence. Il en est de même de la génération des hommes. La terre, c'est-à-dire le sein maternel, reçoit le sang qui lui est propre; ce sang s'échauffe et prend peu à peu la figure d'un corps; chaque partie se développe et se met à sa place, et Dieu, qui est tout à la fois le créateur et de l'âme et du corps, opère sans cesse dans cet étroit et sombre réduit. Ne méprisez point la bonté de l'ouvrier qui vous a fait tel qu'il a voulu ; il est la vertu et la sagesse de Dieu, et il s'est bâti lui-même une demeure dans le sein d’une vierge. Jephthé, que saint Paul met au nombre des justes, est né d'une femme de mauvaise vie. Esaü, fils d'Isaac et de Rebecca, étant venu au monde tout couvert de poil, et pour ainsi dire aussi difforme d'esprit que de corps, l'ut comme un pur froment qui dégénéra en herbe et en ivraie; parce que ce n'est point le sang du père, mais la volonté des enfants qui est la source ou des vices ou des vertus. Si c'est un crime de naître avec un corps humain, pourquoi donc la naissance d'Isaac, de Samson et de saint Jean-Baptiste a-t-elle été prédite et annoncée par un ange? Vous voyez ce que c'est que de professer librement et hautement sa foi. Prenez que je me trompe; du moins je dis ouvertement ce que je pense. Usez-en donc avec la même franchise en vous déclarant hautement pour notre opinion, ou . en défendant la vôtre constamment. Ne faites Î point semblant d'être de mon parti et ne cachez point, vos mauvais desseins sous un air de sincérité, afin de pouvoir me blesser par-derrière quand il vous plaira, et vous sauver après avoir fait votre coup. Ce n'est pas ici le lieu de réfuter les erreurs d'Origène ; je me réserve, si Dieu me donne des jours, de le faire dans un autre ouvrage. Il s'agit ici d'examiner comment vous vous ,justifiez des accusations qu'on a formées contre vous, et si vos réponses sont sincères, sans dissimulation et sans équivoque.
