Chapitre XII.
L'aspect des nations et des peuples fut totalement changé ; les antiques tabernacles du midi furent encore dans l'agitation, et il souffla contre nous un nouvel ouragan et une épouvantable et ardente tempête qui portait la mort. C'était un souffle brûlant qui dévastait tous les agréables et magnifiques jardins des hommes, qui blessait par de terribles morsures. C'est ainsi que la nation du midi gouverna bientôt toute la terre en courant rapidement et en envahissant toutes les contrées. Quand Théodore et les autres nakharars virent tout cela, ils furent effrayés de l'arrivée des étrangers, et se soumirent à leur domination ; ils firent un serment à la mort, jurèrent fidélité aux enfers et se séparèrent de l'empereur, Cependant l'empereur rassembla une armée nombreuse et marcha vers l'Arménie, où il ne trouva personne qui lui obéît et qui reconnût sa domination, excepté dans l'Ibérie. Constantin1 (Kouesdantin) irrité pensa alors à détruire avec cruauté toute l'Arménie ; mais le patriarche Nersès vint trouver l'empereur, et, par ses prières et ses supplications, lui ôta ce dessein de l'esprit. Quand Constantin fut apaisé, il alla à Tovin et descendit dans le palais du patriarche, il ordonna à des prêtres romains de célébrer la sacrifice à la sainte table et de préconiser le concile de Chalcédoine. Notre patriarche Nersès et l'empereur communièrent ensemble. Leur désir était de faire une grande réunion d'évêques ; ce qui fut involontairement la cause de beaucoup de scandale, et troubla la foi qui nous avait été apportée par saint Grégoire et s'était conservée pure et intacte jusqu'à ce moment. Un évêque vint pour défendre les droits de l'autel ; il se cacha secrètement dans la foule, et lorsque le moment favorable fut arrivé, il parut devant l'empereur et lui adressa la parole en ces termes : Qu’y a-t-il de commun entre moi et toi ? pourquoi viens-tu te jouer de notre patriarcat ? pourquoi amènes-tu chez nous des causes de divisions ? Tu dis que tu viens pour apaiser les esprits, tandis qu'au contraire tu ne fais que nous empoisonner d'une manière spécieuse. Nous voyons bien que tu es l'empereur : nous sommes environnés de tous les côtés ; nous sommes complètement abandonnés, et personne ne communique avec nous. L'empereur lui dit : Communiquerez-vous avec votre patriarche ? L'évêque lui répondit : Comme avec saint Grégoire. Au reste, c'est le patriarche lui-même qui est cause que nous ne communiquons plus avec lui. Il y a deux ans qu'il donna ordre aux évêques de se rassembler auprès de lui. Tous les évêques furent d'accord avec lui, et de concert on anathématisa tous les hérétiques et en particulier le concile de Chalcédoine. Et moi, alors, je me suis joint à eux. Ce discours transporta de fureur l'empereur, qui, dans sa langue, reprocha vivement à Nersès sa perfidie. Après cela l'évêque se réconcilia avec l'empereur, avec le patriarche, et donna sa bénédiction au premier, qui lui donna la sienne en échange. Dans ce temps l'empereur reçut de Constantinople des dépêches qui le firent partir promptement. Le patriarche Nersès redoutant la violente colère du prince de Rheschdounik'h, alla se cacher dans le pays de Daïk'h. Les Arabes (Ismaéliens), après avoir ravagé une ou deux fois l'Arménie, s'en rendirent entièrement maîtres, et prirent pour otages les femmes, les fils et les filles de tous les princes du pays. Théodore, prince de Rheschdounik'h, accompagna l'armée arabe en Syrie ; il avait ses troupes avec lui. Il mourut dans cette expédition ; on porta son corps au tombeau de ses pères. Le patriarche Nersès apprit, après six ans d'exil, la mort de Théodore et la fin des ravages des Arabes ; il rentra alors dans son patriarcat. D'accord avec les nakharars arméniens, il créa ischkhan d'Arménie Hamazasb Mamigonéan (Mamikouéniéarikh). C'était un homme ami des lettres, très instruit dans divers genres ; toutes les belles qualités de ses aïeux étaient pour ainsi dire réunies en lui. Il était constamment occupé ; et dans les combats il s'illustrait toujours par de belles actions. Peu après le patriarche Nersès, se trouvant tranquille, fit construire autour de la magnifique église où il devait habiter une immense enceinte de murs, la fortifia, et la prépara pour lui servir d'habitation ; elle était bâtie en fortes pierres de taille. Il se retira dans cet endroit, d'après une convention faite avec les citoyens, et pour être à l'abri des séditions. Ensuite il amena l’eau du fleuve K'hasagh dans une vaste plaine sablonneuse et inhabitée, qu'il fit planter de vignes et de bocages magnifiques. Les Arméniens, après cela, s'affranchirent du joug onéreux et effroyable des oppresseurs arabes, et se soumirent à l'empereur. Le patriarche Nersès demanda pour Hamazasb à ce prince la dignité de curopalate et celle de gouverneur des Arméniens. Quand l'amirabied apprit ces faits, il fit tuer dix-sept cent soixante et quinze otages arméniens qui étaient en son pouvoir. Dieu, à cette époque, envoya un esprit de discorde parmi les Arabes ; il y eut un homme qui s'éleva contre ses égaux. La nation commit un nombre immense de meurtres par le tranchant de l'épée ; l'on se battit les uns contre les autres, l’on s'égorgea. L'amirabied fut tué, et l'on en nomma un autre. Les troupes arabes qui se trouvaient alors en Egypte firent la paix avec l'empereur Constantin, embrassèrent la religion chrétienne et se firent baptiser. Elles comptaient seize mille hommes. Cependant Moawiah (Mavi) acquit de la puissance ; il tua l'amirabied et devint souverain de tous les Arabes.
Ce prince rétablit la paix sur toute la surface de la terre. Hamazasb arriva au terme de sa vie, trois ans après avoir reçu la dignité de curopalate ; il mourut, et on l'enterra avec ses pères. Le grand patriarche Nersès et, de concert avec lui, les nakharars arméniens désiraient avoir quelqu'un pour remplir la place d'ischkhan d'Arménie ; ils demandèrent, à l'amirabied Moawiah, Grégoire Mamigonéan, qui alors était en otage auprès de lui. L'amirabied reçut d'une manière favorable leur demande, et leur donna pour ischkhan Grégoire, qui aussitôt alla prendre possession du gouvernement de l'Arménie : c'était un homme bienfaisant, craignant Dieu, distingué par les qualités de l'esprit, juste, d'un esprit inventif, tranquille, doux ; enfin c'était un composé de toutes les meilleures qualités. Notre pays, qui était presque un désert, fut rétabli par ses utiles travaux. Lorsque ce prince vint en Arménie, le grand patriarche Nersès, après avoir occupé le siège patriarcal pendant vingt ans, rendit son âme à Dieu. On déposa son corps dans un tombeau que l'on construisit dans la partie septentrionale du palais qu'il habitait. On l'y porta avec toutes les distinctions et tous les honneurs dus à son rang éminent. Il avait été très pur dans ses mœurs ; toute sa vie avait été recommandable et digne de louanges, et il parvint en paix à la vie immortelle. Après le grand Nersès on éleva au trône patriarcal Anastase (Anasdas), qui était né dans le bourg d'Argourhi (Akouerhi) situé au pied du mont Mans. Il était camérier du grand Nersès, et il avait été chargé, par ce patriarche, de diriger les travaux de la magnifique église qu'il faisait construire lorsqu'il était en exil dans la province de Daïk'h. De son temps le bienfaisant ischkhan Grégoire Mamigonéan fonda, grâce à la bienveillance de Dieu, une magnifique église dans le bourg nommé Aroudj. Il s'occupa avec un soin vraiment céleste d'édifier une admirable église sur la terre. Du côté du midi il construisit un bâtiment pour lui servir de cour ; il le plaça à l'extrémité d'une petite vallée pierreuse d'où sortait une source limpide ; l'eau tombait avec rapidité d'une fissure de rochers qui entouraient cette vallée comme une couronne. Grégoire fit enceindre cet endroit avec de fortes pierres de taille, et y fixa sa résidence. Il bâtit encore un monastère avec une église ornée et magnifique, à l'orient du grand bourg nommé Eghivart ; et pour le salut de son âme, il y construit des habitations à l'usage des moines. Le grand patriarche Anastase fit aussi construire une magnifique église dans le monastère du bourg d'Argourhi, en place de sa maison paternelle ; il y attacha des prêtres, des solitaires et d'autres ecclésiastiques pour prier devant les autels de Dieu, et pour donner la nourriture spirituelle aux étrangers, aux malheureux et aux pauvres. Un certain David (Tavith), persan, de la race royale, vint alors en Arménie, auprès du grand ischkhan Grégoire, et lui demanda les signes du christianisme. Cet événement causa une grande joie. Le patriarche Anastase ordonna qu'on lui administrât le saint baptême. Son premier nom était Souhan ; le grand ischkhan Grégoire, en le tenant sur les fonds baptismaux, lui donna celui de son père, David. On lui assigna pour habitation le bourg de Dsag, dans la province de Godaïk'h (Kouédaïk'h). Quelques années après il reçut la couronne du martyre dans la ville de Tovin. On dit que c'est dans ce temps-là qu'arriva la guerre du grand bourg d'Erevan (Iériévan). Il me suffit de vous faire savoir, au sujet de cette guerre, qu'elle a été suffisamment racontée par ceux qui ont écrit l'histoire avant moi. Le patriarche Anastase s'occupa beaucoup du moyen de rendre fixe le calendrier arménien,2 comme celui des autres nations, afin que les fêtes de l'année fussent invariables et en harmonie avec les diverses saisons. C'est pour cela qu'il appela auprès de lui un savant très habile dans cette science, nommé Anania Anetsi, et qu'il lui ordonna de faire ce qu'il lui demandait. Anania se mit au travail et fixa d'une manière certaine le calendrier chez les Arméniens, comme il l'était chez toutes les nations ; il en fit l'un des meilleurs qui existe, et nous ne désirons plus d'adopter celui des Romains. Le grand Anastase pensa alors à réunir une assemblée d'évêques pour consacrer ce qui avait été fait, mais la mort vint le surprendre. Il avait rempli les fonctions de patriarche pendant six ans. Après lui on négligea son projet, et tout continua de marcher vaguement et toujours comme auparavant. Israël, du bourg d'Iothmous, fut nommé patriarche pour succéder à Anastase.
L'arrivée de l'empereur grec, avec une armée, dans les provinces arméniennes, et son retour à Constantinople, se placent en l'année 667. C'est par erreur que l'historien arménien substitue ici le nom de Constantin à celui de Constant II. Dans les auteurs grecs ou latins on ne trouve aucune mention de l'expédition dont il s'agit ici. Saint-Martin (Mém. I, 337.— Hist. du Bas-Empire ; additions, t. XI ; 347 et 350) en a emprunté le récit à Jean Catholicos et à un autre historien arménien inédit, Asolik (liv. II, ch. 11). Le P. Tchamtchian (t. II, 347 et suiv.) a puisé aux deux mêmes sources les détails qu'il donne à ce sujet. ↩
La nouvelle réforme que subit le calendrier arménien doit se placer entre les années 661 et 667 de notre ère, pendant lesquelles Anastase occupa le siège patriarcal d'Arménie. ↩
