Chapitre LX.
1 Mais moi, je reviens de nouveau à mes paroles de douleur ; mon cœur est dans l'affliction, je ne puis m'empêcher de gémir sur les maux affreux que souffrent les hommes ; la faux vole avec rapidité au travers des airs ; on voit une épée à deux tranchants, qui purifie violemment les enfants des hommes de la terre ; une multitude énorme est envoyée pour tirer vengeance des brigands, des voleurs, des méchants, des violateurs de leurs serments. Nous voyons ces méchants étinceler de feux du côté du midi ; ils achètent beaucoup des lieux de supplices pour tous les enfants des hommes ; ils les frappent, ils les blessent par la faim, par l'épée, par la plus affreuse fraude ; les corps, les os, la moelle sont entièrement détruits. (Le Seigneur a dit :) Je ne serai pas invisible. J'entends une autre prophétie : tel qu'un léopard, il se précipite, il dit avec assurance : ceux qui sont connus par le mal, sont entièrement comme le Syrien insensé. Avant cela, a été placé auprès de moi Moïse homme de Dieu, qui tira publiquement vengeance des enfants des, hommes. Dans le jour de la vengeance, un glaive acéré, semblable à un éclair foudroyant, était au-dessus de sa tête ; il se rassasia dans la destruction complète des corps des chefs et des princes des hommes. Tous ceux qui étaient placés au premier rang et comblés d'honneurs dans la tente élevée du pouvoir deviennent bientôt des traîtres aux yeux du méchant osdigan, et, dans sa tyrannie, ils sont jugés coupables de mort. Quelques-uns étaient pris, chargés de fers, et précipités dans une prison, où ils étaient tourmentés par la faim, par l'épée et par les mauvais traitements. Quelquefois l'osdigan les faisait sortir de leur prison et paraître en sa présence devant des témoins ; ensuite il les trompait en les condamnant à mort, et les faisant périr secrètement. Selon quelques personnes, il jugea d'avance et trompa en secret un ischkhan et général arménien, fils de la sœur du roi Sempad, dont j'ai déjà parlé, et qui s'était entièrement livré à sa discrétion et attaché à son service ; les entrailles de cet ischkhan furent déchirées par un poison mortel qu'il but, et il expira dans de très grandes souffrances ; on le porta dans l'endroit où il faisait sa résidence habituelle et on l'enterra dans le sanctuaire de saint Simon (Simonea). La même chose arriva au jeune et vaillant Mouschegh, fils du roi Sempad, qui avait été fait prisonnier par la trahison des habitants de la province d'Oudie ; il éprouva des tourments semblables ; il but un poison mortel et abandonna la vie. On enleva le corps de ce sbarabied, et on le fit déposer à Pagaran dans le tombeau qui sert de lieu de repos à ses ancêtres. Un malheur pareil arriva aussi à Sempad, fils du frère du roi Sempad, jeune homme remarquable par l'extrême beauté de son corps : il était venu de lui-même se livrer à l'Arabe en se mettant à son service ; il perdit la vie par une trahison et une perfidie du même genre ; on l'emporta, et on l'enterra dans le pays de Daron avec ses pères. En apprenant cet événement, un chagrin affreux s'empara de moi à cause de mes amis ; je criais, je me lamentais, je versais des pleurs, je priais en implorant la miséricorde du Seigneur, car c'est à cause des péchés des hommes que ces amis ont péri de nos jours avec ignominie, et que notre espérance s'est anéantie. Après cela un grand nombre de familles nobles furent détruites de la même façon ; mais ce n'est pas à moi de les nommer les unes après les autres. Aucun des grands et illustres princes qui s'étaient livrés eux-mêmes, ou qui étaient tombés entre les mains de l'osdigan, n'échappa à ce sort rigoureux et aux souffrances d'une mort cruelle et perfide. Le prudent roi Gagig, le beau sbarabied Aschod, ainsi que leurs princes et leurs frères qui étaient avec eux, échappèrent seuls à une mort cruelle : cachant leur âme dans leur poitrine, et n'envisageant que les conseils de la prudence et de la sagesse, ils se soumirent à tous les désirs de l'osdigan, obéirent à ses ordres, et se hâtèrent d'exécuter ses projets.
Cependant un jeune enfant, fils d'Aschod-Gahérets, ischkhan de Siounie, qui était entièrement à la disposition de l'osdigan, fut jeté dans les fers. Mais un certain jour, lorsqu'il commençait à faire nuit, il s'empara promptement d'une épée, dont il s'arma ; et trompant ses gardiens, il passa pour un homme libre et s'en alla ; il se perdit ensuite dans l'enceinte extérieure des murs de la ville et s'enfuit. Les gardiens alors se mirent à crier de toutes leurs forces ; puis ils préparèrent des coureurs qui allèrent de côté et d'autre. Le prince se jeta dans les endroits plantés de vignes, avança, et enfin arriva dans un des forts de son pays paternel.
Après cela une perfidie secrète et cachée dépouilla plusieurs des nobles les plus distingués ; ils furent tous donnés en pâture à l'épée. Tous les autres prirent la fuite et allèrent se jeter dans les vallées et dans les gorges pierreuses. Tout le pays fut glacé de terreur : les hommes étaient comme aveuglés ; ils se cachaient dans les forêts, ou se réfugiaient dans les vallées entourées de rochers. Les femmes, les illustres princesses furent emmenées captives ; elles portèrent bien plus lourdement le fardeau de l'esclavage, et leur corps fut accablé de souffrances ; elles ne se souvinrent plus du mot plaisirs, ni des jouissances maternelles. Quelques-unes, mises en prison dans des lieux ténébreux où jamais on ne voyait la lumière du jour, y étaient couvertes de ciliées, et, à cause de leur pauvreté, vêtues de mauvais vêtements ; on les avait chargées de fers ; le jour du sacrifice elles étaient habillées avec les livrées de l'indigence ; elles ne semblaient pas avoir joui autrefois du bonheur de la liberté, mais elles avaient l'air d'être malheureuses comme des paysannes. D'autres, qui étaient enceintes, se sentaient atteintes d’affreuses souffrances et frappées de mort ; elles devenaient les tombeaux de leurs propres enfants ; d'autres voyaient consumer leur vie par les douleurs d'une mort cruelle ; elles ne trouvaient pas de pain pour nourrir leurs enfants et les conserver au monde. Ainsi rien ne pouvait briser les fers des filles de notre pays, ni ôter la cendre qui était répandue sur la tête des princesses : accablées par toutes sortes d'adversités, à ce point qu'elles semblaient être durcies comme le laitier qui sort d'une fournaise, tourmentées par les souffrances, vivant au milieu des gémissements, elles avaient quitté leurs ornements pour prendre des vêtements vils ; elles avaient fait disparaître toutes les marques de leur ancienne splendeur ; elles avaient rejeté les voiles et les tissus précieux de leurs lits et de leurs chambres. Toutes ensemble elles avaient repoussé et éloigné les bracelets et les joyaux qui les décoraient ; elles se fortifiaient contre la mort et faisaient beaucoup d'actes de dévotion. Il en était de même sur toute la surface du pays. Mais en voilà assez pour vous ; je reprends la suite de mon histoire, parce qu'il ne faut pas laisser imparfait le fil de mon discours.
Les événements racontés dans ces six chapitres s'accomplirent dans les années 910 et 911. ↩
