Chapitre XX.
Cependant Aschod, roi d'Arménie, après avoir brillé de la plus belle et de la plus éclatante gloire, après avoir conduit avec le plus grand bonheur les affaires et toutes les entreprises des Arméniens, mourut dans la plus profonde paix.1 Pendant qu'il était couché sur son lit, il s'occupait peu de soutenir son corps, mais il encourageait son esprit par la sagesse, tandis que le grand patriarche George lisait des prières auprès de lui pour la rédemption de son âme ; après cela il reçut de George le viatique du sang du Seigneur. Il fit ensuite distribuer de grands trésors en or et en argent aux pauvres et aux malheureux. Il confia au patriarche des magasins remplis de vivres, des troupeaux de chevaux, de bestiaux et de brebis, et il les donna en toute propriété à l'église orthodoxe, pour le saint patriarche, à qui il laissa la faculté d'en faire ce qu'il jugerait à propos. Pendant tout le cours de sa vie, Aschod fut un homme étonnant, qui savait compenser quelques défauts extérieurs par une pureté habituelle de l'intérieur ; aussi, après une belle vieillesse et à cause de ses brillantes vertus, repose-t-il auprès de Jésus-Christ. Sa mort fut occasionnée par une chute qu'il fit dans une route, sur un rocher appelé Tsieg abarhaji (race Pierreuse). Les hommes qui portent les cadavres l'emportèrent pour l'ensevelir ; on l'enterra dans le bourg royal de Pagran, avec des robes dorées et un cercueil tout brillant d'or. Il était accompagné d'une nombreuse escorte de soldats magnifiquement vêtus, et tous hommes choisis et décorés ; ils étaient rangés autour de lui. Le grand patriarche et les autres prêtres de l'église marchaient devant le corps, avec des religieux qui portaient des croix, chantaient des psaumes, et bénissaient le défunt par leurs cantiques. Les trois fils d'Aschod, qui étaient les chefs de la famille royale, suivaient le cercueil, ainsi que ses amis ; seulement Sempad, qui était alors ischkhan des ischkhans d'Arménie et qui était allé du côté de la province de Gougarg pour soumettre le peuple de cette contrée, ne put arriver à l'époque fixée pour la cérémonie. Quand on parvint au lieu désigné pour la sépulture, on entendit les chants des vierges, les gémissements et les lamentations des princesses et des femmes nobles, et ceux d'une multitude de paysans. Le tombeau royal ayant été préparé, on y déposa le prince dans le sépulcre de ses pères. Après quoi l'on se mit en marche et l'on alla complimenter Sempad, fils du roi, qui se trouvait alors dans sa résidence particulière d'Érazgavors, dans le pays de Schirag, et qui était accablé de douleur. Le grand patriarche se rendit auprès de ce prince pour lui porter des consolations et l'arracher au chagrin ; mais il ne put le tirer de son affliction profonde. Le grand ischkhan d'Ibérie, Adernersèh, vint aussi trouver Sempad pour partager ses douleurs et ses peines. Le sbarabied Apas, frère du roi Aschod, s'approcha de la principauté de Vanant, avant que Sempad ne fût sorti de sa manière de vivre habituelle ; il désirait le faire venir vers lui, sous le prétexte de lui adresser des paroles de consolation pour adoucir le chagrin de son esprit et l'en délivrer. C'était un homme avide d'honneurs et ambitieux ; il n'alla pas auprès de Sempad, il ne s'approcha pas de sa résidence. Il se mit dans l'esprit que peut-être Sempad et Adernersèh pensaient à se retirer, et qu'il ne serait pas obligé alors d'employer la trahison pour prendre ce qu'il désirait ; car il voulait, par ruse, se rendre maître de la royauté. Il répondait à tout ce qu'il entendait, qu'il était plus absurde de ne pas sortir, que de le faire, quand il n'y avait pas des causes et des raisons de troubles, d'agitation et de division,. et qu'il ne voulait pas laisser le royaume à Sempad. Il marcha donc à la rencontre de ce dernier.
Sempad se revêtit alors des habillements royaux, rejeta loin de lui ceux de deuil, et envoya de très grands et très magnifiques présents au sbarabied Apas, pour l'engager à s'en retourner. Quelques personnes rapportent que celui-ci se conduisit d'une manière très dure envers Sempad, qu'il avait le dessein de le prendre, de le charger de fers et de le placer dans le fort de Kars (Karouts). Tout cela produisit entre Sempad et Apas un grand et violent trouble : ils rassemblèrent un nombre considérable de cavalière et s'avancèrent pour se battre. Déjà ils commençaient à piller et à ravager le pays, lorsque le grand patriarche s'interposa entre ces deux chefs et employa ses bons offices à rétablir la paix entre eux ; il pria Adernersèh de sortir de son pays, et d'éloigner d'eux le feu de l'animosité. Le sbarabied Apas montra un esprit accommodant et facile, et dit : Qu’Adernersèh me donne deux forts qu'il a enlevés à Gougin, mari de sa sœur, et à son fils David ; ils seront en hypothèque entre mes mains, et alors je le laisserai en paix. Après qu'il eut proféré ces paroles, il en fit l'objet d'un serment qu'il remit au grand patriarche. Mais à quelque temps de là, il viola indignement sa promesse : il ne laissa pas tranquille Adernersèh ; par sa perfidie, il trahit la médiation de George, et par la méchanceté et la duplicité de son cœur, il trompa la prudence de ce patriarche. Transporté d'une violente colère, il se dirigea vers la province de Schirag. Mais pensant que peut-être, en avançant dans les (daines, il rencontrerait une vigoureuse résistance, il s'approcha d'une place très forte et s'y enferma.
De son côté Sempad, ayant rassemblé une armée nombreuse, se porta promptement vers la partie du pays où étaient les possessions d'Apas, et vint se placer autour de la forteresse où ce sbarabied s'était retiré. Les vaillants soldats et les braves cavaliers obtinrent de grands avantages, et finirent par serrer la place de si près, qu’Apas s'y trouva, pour ainsi dire, prisonnier. Pendant plusieurs jours il resta dans cette situation ; son embarras et son anxiété étaient extrêmes, et il ne pouvait trouver le moyen de sortir de la forteresse ; mais comptant sur l'excessive bonté du fils de son frère, il eut l'audace de lui demander en otage son fils, qui portait son nom, et Aschod, fils de son frère Schapour ; il demandait aussi qu'Adernersèh les lui amenât pour les lui livrer. Sempad, qui aimait la paix, ne se refusa pas à la demande d'Apas ; il lui envoya et lui fit remettre par Adernersèh les otages qu'il avait désignés ; après quoi il le renvoya avec beaucoup d'honneur et de gloire dans son pays.
Quand Sempad eut terminé cette affaire, on vint lui apporter et lui offrir une couronne royale de la part d'un ischkhan arabe nommé Afschin (Aphchin),2 qui commandait dans l'Azerbaïdjan pour l’amirabied. On lui envoya aussi, avec des robes dorées, des chevaux rapides, des ornements et des armes entièrement dorées et magnifiques. On entreposa tout cela sur une grande place ; de là on porta les présents dans la sainte église, et le patriarche George y entra en même temps. Alors un messager annonça qu'on devait commencer les prières ; puis le patriarche, ayant montré aux assistants une image peinte, dit qu'il fallait que le roi se couvrit de ses vêtements dorés. Cela fait on plaça sur la tête du prince la couronne royale ; il sortit du tabernacle spirituel, et régna sur toute l'Arménie. Après ce couronnement, le sbarabied Apas fut particulièrement irrité et furieux contre le patriarche, qu'il considérait comme la cause de son exclusion et de l'intronisation de Sempad. Il répandit sur George sa méchante haine ; il arma contre lui ceux qui étaient dans sa maison ; il lâcha les rênes à leur esprit ; il donna de la pâture au feu, et partout on répandit des discours calomnieux contre le patriarche. Ces langues impies eurent recours à tous les moyens pour faire réussir leur projet ; elles employèrent la calomnie et une odieuse astuce pour préparer et consommer la chute de ce saint personnage.
Le saint homme de Dieu, Maschdots (Maschdouets), brillait, à cette époque, de la plus grande gloire ; il était dans l'île de Sevan où il entretenait la splendeur de l'inextinguible lumière de la gloire de Dieu par l'effusion divine, par les saints religieux qui étaient avec lui, et par la puissance et les secours spirituels ; dans cet endroit, il ne s'occupait d'autre chose que de la spéculation des choses invisibles. Tous les regards étaient tournés vers lui ; il était remarqué et distingué à cause de ses qualités spirituelles, et le choix de sa personne avait évidemment été fait avec une entière sagesse. Le sbarabied se mit dans l'esprit que peut-être il pourrait tromper l'homme de Dieu el le faire acquiescer à son méchant dessein ; en conséquence, il lui écrivit une lettre. Il commença d'abord par le louer ; ensuite il fit une accusation forte et une déposition contre le patriarche. Comme il n'est pas nécessaire que vous entendiez le récit de son action ténébreuse et infructueuse, je me bornerai à dire qu'il lui rappelait le martyre et la perte des méchants, et l'avertissait que, pour la gloire du patriarcat, il allait le mettre à la place du patriarche George. Il le priait de consentir à ce qu'il demandait et de venir se joindre À l'assemblée qui devait se réunir auprès de lui.. Quand l'homme de Dieu lut cette missive, il en fut indigné, et il ne voulait point faire de réponse. Cependant, pour ne pas affermir par son silence les méchants dans leur méchanceté, il écrivit la lettre suivante :
