Chapitre XXIX.
Quand l'osdigan Afschin, ami du mal et de l'affliction, apprit l'horrible malheur qui était arrivé, la triste fuite de Sempad, l'abattement et la faiblesse des troupes Arméniennes, la perfidie des plus grands de l'état, et la prompte rupture qui avait éclaté entre eux, il trouva cet instant convenable, propice et favorable pour l'accomplissement de ses désirs. Sa méchanceté naturelle domina alors son esprit ; il voulut tout détruire ; il se leva comme un violent torrent, mais il cacha avec soin le méchant dessein qu'il avait de troubler la maison de Thorgoma et de répandre sur le roi toute l'amertume de ses poisons. Il se mit en marche vers la province d'Oudie, s'avança vers le pays de Gougarg et l'Ibérie afin de s'en rendre maître, ou du moins afin d'y jeter assez de trouble pour que jamais le roi Sempad ne pût se relever de sa fuite. Mais aucun des nakharars de ces contrées n'ouvrit la bouche pour faire un pacte de rébellion avec lui, et il ne put s'emparer par la force de leurs châteaux, qui étaient d'un difficile accès. Alors il entra en Arménie dans la province de Vanant ; quand il fut là il résolut d'observer avec le plus grand soin la marche de Sempad. Ce prince s'étant jeté dans une place extrêmement forte, située au milieu d'une vallée pierreuse et très profonde, l'osdigan reconnut qu'il ne pouvait s'en rendre maître par la force des armes, par aucun moyen violent, ni en employant la ruse et la trahison. Il continua donc sa marche et alla assiéger la forteresse de Kars (Karouts) dans le pays de Vanant, parce que les religieux vêtus de cilices, la reine des Arméniens, femme de Sempad et fille du roi de Colchide, et d'autres femmes, épouses des principaux nobles, s'étaient réfugiés et cachés dans cette forteresse. Le gouverneur de Kars était un k’hasnadid de la race des Genthouniens (Kentouni), nommé Hasan, intendant de toute la maison du roi et serviteur très fidèle. Il gardait, dans les coffres de la citadelle, des trésors et une grande quantité de vases précieux qui appartenaient au roi. Quand Afschin en fut informé avec certitude, il tâcha de s'emparer de la place par la séduction, et il l'entoura entièrement d’une tranchée. Hasan, sur cela, fit de mûres réflexions ; il pensa longtemps en lui-même ; enfin, ne trouvant aucun moyen de conserver ce qui était confié à sa garde, et voyant que la porte de la perdition paraissait ouverte, il se réconforta par l'espoir de la faveur céleste. Il consentit à livrer Kars à Afschin sous la condition que celui-ci s'engagerait, par un serment solennel, à ne point laisser répandre de sang et à ne commettre aucune méchante action. Afschin fit promptement et avec assurance le redoutable serment qu'on lui demandait. Alors on ouvrit les pertes de la forteresse et il y entra : Les soldats de la garnison étaient consternés comme s'ils avaient été terrassés par une horrible bête féroce. Afschin les fit séparer les uns des autres, et les plongea dans la terreur et l'affliction en les menaçant de les livrer à la mort, ou de les retenir prisonniers. Cependant il laissa sortir une grande quantité de paysans, et donna la liberté à un nombre considérable de personnes distinguées. Il se contenta d'amener avec lui, à Tovin, la reine et la jeune fiancée, ainsi qu'Hasan, intendant du roi, un petit nombre d'autres personnes, les trésors et les vases précieux. En agissant de la sorte ce n'était peut-être pas pour faire voir qu'il ne laissait derrière lui ni le deuil, ni la désolation, mais bien plutôt pour qu'on admirât sa magnificence et sa grandeur. An bout de quelques jours, il permit à Hasan de se rendre auprès du roi.
Quand : le roi Sempad revint à Kars et vit que cette place avait été prise par les ennemis, il ne se plaignit pas ; il avait mis tout son espoir dans le secours céleste ; il louait Dieu en élevant la voix ; il était entièrement soumis à ses volontés, parce que Dieu connaît notre vie et le moment de la perte des ennemis.
Comme c'était dans la saison de l'hiver, le roi ne put choisir cet endroit pour y résider ; il alla dans la province d'Eraskhadsor (Iéraskhadsouer), au fort du bourg de Gaghzovan (Kaghzouévan). Cependant, des deux côtés, Sempad et Afschin s'envoyaient continuellement des courriers ; il y eut entre eux des conférences ; ils s'efforçaient tous les deux de jeter l'un sur l'autre la faute de ce qui était arrivé. L'osdigan finit par demander que le roi lui remit en otages sa fille aînée et la fille de son frère Isaac (Sahak), et qu'il lui donnât en mariage, comme un gage assuré de paix, la fille de Schahpour (Schabouèh), le plus jeune des frères du roi ; puis il fit un vain et faux serment à Sempad, en témoignant le désir que tout ceci fût considéré comme une marque de confiance et comme la garantie d'une paix perpétuelle. Cependant le roi ne voyant pas que les nakharars fussent également d'accord avec lui, et ne connaissant aucun moyen de se tirer d'affaire d'une manière convenable, entra en accommodement avec l'osdigan ; il lui livra pour otages, en garantie de l'arrangement, son fils Aschod et Sempad, fils de son frère ; et il lui donna en mariage la fille de son plus jeune frère Schahpour. Il obtint qu'on célébrerait de magnifiques noces et qu'on chanterait des vers ; mais, à cause du mauvais air de l'hiver, il ne voulut pas se déplacer pour assister à la cérémonie.
