Chapitre CLXXXVII.
1 Je ne puis prévoir ce qui désormais arrivera. Nous sommes, comme, une moisson qu'auraient faite de mauvais moissonneurs ; elle est environnée de tous côtés par des nuages et des brouillards épais. Nous agirons selon les décrets du Créateur. Nous sommes toujours disposés à. tourner nos regards vers les cieux. Enfin nous choisissons pour modèle ce qui ressemble à Dieu et nous restons persuadés que, par la puissance du Seigneur, nous serons sauvés et ne tomberons pas au pouvoir de nos ennemis. Tous les opposants seront dispersés ; ils seront renversés à cause de leur faiblesse, et nous serons heureux, sur la terre de prêcher. à tout le monde ces paroles : Si mon peuple m'a entendu, dit le Seigneur, il marchera dans le chemin d'Israël, qui est le mien, et ses ennemis, qui l'ont tourmenté, seront humiliés par ma main ; et ils seront renversés à terre et mis au rang des bêtes et des animaux. Nous montrerons que nous sommes faits à l'image corporelle du Seigneur. C'est pour cette raison que les ennemis du Seigneur nous haïssent. Ils se sont perdus dans l'indigne foret des porcs et des péchés ; ils se sont égarés dans une fausse route ; on les foule aux pieds comme un vil fumier, et ils amassent sur nos têtes les pierres de la vallée de Nachor (Nak’hor).
HOMÉLIE ADRESSÉE POUR LE SOUVENIR DU NOM DE DIEU.
Rois, amis de Dieu et pieux, princes, seigneurs et hramanadars des Arméniens, et vous tous nos frères, apôtres de l'église, gloire de Jésus-Christ, il est nécessaire de vous faire connaître nos prières, comme pour montrer dans un miroir, aux esprits insensés, quelle était la tâche que vous étiez chargés d'accomplir ; il faut apprendre aux personnes inconsidérées et sans conduite les maux qu'a causés la désertion de la foi. Épargné par la colère divine, j'ai longtemps opposé le calme à cette terrible tempête et aux flots furieux qui écument, grossissent, s'avancent et tombent sur la race d'Ascénez. Mais mon cœur a été effrayé, terrifié et épouvanté, parce que le Seigneur a fixé sur nous ses regards perçants, à cause de nos impiétés, et parce que jusqu’a présent ayant été agités par toutes les commotions du gouffre des péchés, dont nous ne connaissons pas l'immense profondeur, nous ne nous sommes pas encore arrêtés dans la voix du mal. C'est en conséquence de ces événements, que j'ai été contraint par la tyrannie de venir ici, et de donner tous mes soins à ma malheureuse histoire. D'abord je me suis hâté de raconter tout ce qui s'est passé autour de nous ; ensuite, par l'ordre des rois, je suis remonté plus haut. On m'a forcé de parler des actions des sages : j'ai obéi ; et si je m'étais tu sur ce point, ce n'est nullement que je fusse paresseux pour ce travail, ou que le sujet, m'ayant paru difficile ou long à traiter, me donnât lieu de craindre qu'il m'occuperait trop ; mais bien parce que les actions dont il s'agit ont, dans les siècles précédents, été célébrées par toutes les voix et dans tous les chants, d'après le jugement droit qu'en ont porté les gens instruits, et non d'après des traditions incertaines recueillies de la bouche de quelques vieillards. Les narrations sont trop faibles pour intéresser vivement les esprits. Les yeux sont libres de. s'arrêter sur toutes les choses salutaires pour les esprits qui n'ont pas la chaleur de ceux qui disent : j'ai vu une partie des choses qui se sont passées, et d'après ce que j'ai lu, il me paraît que ces narrations sont vraies ; les hérétiques y sont fidèlement peints.
Quant à moi, voici les prières que j'adresse à mes lecteurs : Ne nous laissons pas précipiter dans le lieu inférieur, qui est celui des tourments. Aujourd'hui nous sommeillons tous sur le fumier des pécheurs. Écoutez avec douceur mes paroles suppliantes et mes conseils prudents : il faut une race meilleure que celle de Seth, qui offrit des sacrifices ; Vous devez vous placer au nombre des enfante de Dieu, et ne pas vous inéïer avec des frères qui encourent l’anathème et qui sont liés honteusement par des chaînes criminelles et méprisables, avec les filles des hommes. Qu'une mauvaise doctrine ne vous jette pas dans la demeure du chef des démons ! Vous y trouveriez votre perte, de même qu'au siècle de Noé les hommes furent punis par un déluge du ciel et de la terre. Le filet évangélique les a retirés des abîmes de la mer, et ils ont été réunis par une puissance vraiment royale. Vous qui devez être religieux, ne soyez point impies et sans foi dans la maison fragile où vous êtes. Une foudre sillonnante et sulfureuse et le souffle impétueux d'une tempête qui gronderait autour de vous, vous annonceraient bientôt votre perte en vous consumant : Échappés de Sodome et de Ségor, efforçons-nous de parvenir sur les montagnes évangéliques, où résidé Une sagesse si ; élevée et si admirable, et où brille un flambeau si éclatant, pour que nous soyons perpétuellement vigilants et attentifs. Agissons d'une manière royale ; renversons les idoles à droite et à gauche dans les rues ; laissons un libre cours à notre zèle contre les trompeurs et les machinateurs rusés.
Des deux côtés sont les perfides et une grande multitude de brigands ; le partage qui est entre leurs makis, c'est la mort. Ne péchez pas, ne pensez pas à mal lorsque le soleil brille, ni pendant la nuit à la clarté de la lune ; le méchant démon est toujours auprès de vous, et à cause de la faiblesse de notre nature, il nous a trompés et il nous trompe. Nous sommes si peu fermes dans nos résolutions que nous nous rendons toujours coupables de péchés, et que nous éprouvons des maux perpétuels. Il faut que le véritable soleil de justice brille dans nos cœurs pour l'amour de Dieu ; autrement nous ferions naufrage, nous aurions à nous repentir des méchancetés que nous aurions commises au mépris des règles de la justice et de la vérité ; et nous serions chassés avec dureté des places-publiques, comme du sol. Nous resterons entièrement purs et exempts des reproches et des atteintes des méchants, et nous avancerons dans la barque tranquille de la vie. Les glorieux pères des vertus ne vous tourmenteront certainement pas ; car vous seriez plongés dans un profond abîme par la langueur de vos âmes, et vous n'auriez pas de refuge. Comme le père gouverne sagement et avec expérience, et que, grâce à son secours, les enfants sont soutenus et ne périssent pas dans le naufrage, non seulement le père, par sa prudence, est utile aux enfants pendant la-tempête, mais encore il empêche qu'ils ne deviennent étrangers à la mère, qui d'abord les a enfantés et leur a donné de plus une nouvelle vie par des paroles vivifiantes. Ne vous y trompez pas ; dans ses flancs vous avez été revêtus d'une robe superbe et salutaire, avec laquelle vous paraissez magnifiquement habillés au sein de la foi. Ne dites point de la nourriture qui vous est offerte que vous la prenez ou que vous la rejetez, comme si vous la jugiez inutile. Ne soyez pas durs envers le Fils bien-aimé ; recevez bien les messages divins, afin de ne pas éloigner de vous celui qui aime la chaleur et l'ardeur de cœur ; car tout homme qui est méchant devient rebelle au Saint-Esprit. Ayez un jugement assez sain pour ne pas vous laisser abattre par la tristesse, par les choses que vous devez mépriser, non plus que par les peines du corps. Efforcez-vous d'avoir comme un triple et profond conseil ; agissez rapidement comme si vous aviez six ailes ; partagez entre vous des richesses qui portent avec elles une sorte de bénédiction. Quelques-uns sont entraînés de force, d'autres sont traités d'une manière indigne ; d'autres encore sont extrêmement agités par l'amour de l'éclat et de la gloire, ou, bien mieux, cherchent à se distinguer par l'adoration du Seigneur. Si nous agissons saintement, nous nous trouverons bien dignes, après le temps de la vie, d'entrer dans le nuage raisonnable du mont Sinaï ; au jour des élus nous ne serons pas soumis à l'épreuve du feu, en considération de nos pénibles travaux ; mais nous serons enlevés avec des ailes rapides vers le Sinaï supérieur, pour demander la vision de Dieu ; non pas pour avoir une couronne de pierreries, et pour faire pénitence après l'avoir vu, mais pour contempler face à face le spectacle tout entier de la gloire du Père. Ainsi, en peu de mots, vous tirerez un grand avantage du soin que l’on a pris de vous faire connaître tout ce qu'il y a de louable (dans les actions de la vie) ; et vous saurez tout ce qu'il est important de savoir. Nous croyons d'après cela vous avoir suffisamment donné des conseils.
Au reste, moi, indigne et indolent Jean (Ioannès), bien pauvre patriarche des Arméniens, je présente mes supplications à mes lecteurs et à tous ceux qui sont au fait de la connaissance de l'histoire, pour qu'ils se ressouviennent dignement de mon nom, et pour qu'ils adressent à Dieu toutes leurs supplications et leurs prières ; parce qu'au jour de sa clémence le Seigneur nous accordera peut-être à chacun, à moi et à eux, la récompense de nos travaux. Qu'il soit béni perpétuellement et glorifié par toutes les créatures, pendant la durée des siècles à venir !
FIN.
Ce chapitre, qui est le dernier de l'ouvrage, a dû être écrit peu de temps avant la mort de l'auteur, arrivée en l’année 925. ↩
