Chapitre XVII.
Dans ce temps-là l'Arménien Vasag Pagour, qui était allié par mariage avec Aschod, ischkhan des ischkhans, fut créé ischkhan des Siouniens : Aschod lui accorda beaucoup d'honneurs extérieurs et lui confia l'administration d'une multitude de principautés ; Vasag Pagour gouverna aussi la race de Sisagan. Aschod, donna à son frère Apas1 la dignité de grand sbarabied des Arméniens : c'était un homme vaillant, fort, doué de. larges épaules, d'un esprit agréable, d'une belle taille, robuste, très propre aux combats ; il aida puissamment son frère, et dans beaucoup de contrées tout aussi se soumit au joug de son obéissance. Plusieurs fois il s'illustra par sa vaillance, et il fut célèbre et distingué parmi les hommes.
Après cela mourut le grand et célèbre ischkhan Aschod, de la famille des Ardzrouniens ; on l'enterra dans le sépulcre de ses ancêtres. Son fils, Grégoire Térénig (Grigouer Tiériénik), lui succéda dans sa souveraineté. C'était un homme superbe, prudent et d'une haute taille, général seulement par la parole, gouvernant habilement et supportant tout le poids des affaires. Comme il était allié par mariage avec Aschod, ischkhan des ischkhans, il désirait sa protection paternelle, ses bons, conseils, son amitié ; il reconnaissait sa grande expérience, et témoignait toujours ; de la déférence à son égard. Dans le commencement il agit prudemment en lui contrant une entière soumission ; il mit à ses pieds tous les ennemis qu'il attaqua, il entretint constamment avec lui la bonne harmonie et la paix, et il resta tranquille dans sa demeure, dans la principauté qu'il tenait de ses pères. Mais bientôt il voulut agrandir sa domination, et il n'écouta plus les avis de son beau-père ; au bout de peu de temps la fortune ne lui fut pas favorable dans cette manière d'agir.
Par sagesse, par esprit de paix, d'amitié et de tranquillité, le grand ischkhan de Sisagan, nommé Vasag Ischkhanig, obéissait à Aschod, ischkhan des ischkhans, prêtait l'oreille à ses conseils et s'était mis sous sa protection. Il resta toujours, fidèle à la religion : aussi, par l'aide dû prince dont je viens de parler, sa principauté lui fut-elle donnée augmentée de plusieurs territoires dont Aschod lui fit présent. Il conserva la paix avec tout le monde et se conduisit avec piété.
Dans le même temps l'autre ischkhan, nommé Vasag Pagour, mourut ; on le déposa dans le tombeau de ses pères. Son fils Grégoire Soup'han hérita de la souveraineté paternelle ; il se conduisit avec sa-gesse, avec un grand bonheur, et montra beaucoup de talent pour l'administration. Il fit bien plus que n'avaient fait ses pères ; il s'occupa de faire bâtir ou reconstruire des églises à Jésus-Christ.
Cependant le grand et saint patriarche Zacharie mourut après avoir occupé le trône patriarcal pendant vingt-deux ans ; on l'enterra dans le tombeau des saints pères. L'ischkhan des ischkhans Aschod choisit alors un homme remarquable parmi ceux qui étaient attachés au palais patriarcal ; il se nommait George (Géouerg) et il était du grand bourg de Garhni. Le prince ordonna qu'on le sacrât chef de la maison de Thorgoma. Ce que je dirais à son sujet ne serait que ! le discours d'un ami ; ainsi je ferai abstraction de toute louange. Ce que je raconterai ne sera que pour parler dignement d'Aschod, ischkhan des ischkhans. Celui-ci était dans un âge moyen, d'une belle taille, fort, doué de larges épaules, d'un visage agréable ; il avait les sourcils noirs, une marque ou tache de sang dans les yeux, comme un point rouge au milieu d'une grosse perle, et une belle et magnifique barbe. Il avait aussi une grande prudence et un langage fort doux ; il ne se réjouissait pas avec les gens riches dans les festins ; il ne méprisait pas les faibles, mais il étendait sur eux tous la robe de ses miséricordes, et il s'occupa d'adoucir leurs malheurs pendant tout le temps de leur vie. Une fois il dit qu'il ne fallait jamais cesser de faire ce qui était nécessaire à l'humanité. Les ischkhans, les nakharars, voyant l'éclat de gloire de cet illustre prince, résolurent, d'un consentement unanime, de l'élever à la dignité royale, au-dessus d'eux. Ils firent connaître leur intention à l'amirabied, par le moyen de l'osdigan Ysa (Iéseï), fils de Ziekhé, qui était ami de cœur d'Aschod. Il transmit leur demande à l'amirabied, et une couronne royale fut envoyée à Aschod.2 L'osdigan Ysa la lui porta lui-même, et, avec elle, des robes royales, des présents, des marques d'honneur, de rapides chevaux, des armes et des ornements, qu'on plaça devant lui. On appela ensuite le grand patriarche George, pour conférer à Aschod le sacrement spirituel, et pour implorer en sa faveur la protection divine. Il lui donna l'onction sainte, et le couronna roi de la race d'Ascénez (Askhanaz).
Aschod fit, après cela, beaucoup de belles choses : il rétablit l'ordre dans tout le pays soumis à son pouvoir ; il acheva la réédification des palais des familles, des villes, des bâtiments et des bourgs ; il remit en ordre les endroits montagneux, les vallées chaudes, les plaines agréables, toutes les campagnes et les champs et les bergeries ; il améliora et orna les prairies, les vignes et les jardins ; il ne négligea enfin rien de ce qui pouvait être utile ou nécessaire à la royauté. Il connaissait presque tout ce qui la concernait. C'est ainsi qu'il rétablit le trône d'Arménie et qu'il rendit plus grande la race de Thorgoma. Il soumit toute la contrée septentrionale : toutes les nations qui habitent dans les gorges du mont Caucase (Kouevkas), dans les vallées et dans les endroits spacieux, des quatre côtés, reconnurent sa souveraineté. Les nombreux habitants du pays de Gougarg (Koukark’h), tous les hommes de celui d'Oudie firent de même. Ils renoncèrent au vol et au brigandage ; tout rentra dans l'ordre, et après leur soumission, Aschod leur donna des chefs et des ischkhans. Le roi de Colchide se lia d'amitié avec lui ; il lui montra toujours un vif attachement, et resta fidèlement attaché à son service.
Cependant l'empereur des Grecs, Basile (Parsiegh), conclut un traité de paix, de sujétion et d'amitié avec le roi Aschod, en l'appelant son fils bien-aimé, et en réglant que, dans tout l'empire, le royaume d'Arménie serait son allié particulier. Quand tout cela fut entièrement achevé, Aschod s'occupa de plusieurs beaux établissements convenables aux honneurs qu'il avait reçus.
Le nom du frère d'Aschod s'écrit indifféremment Ahas et Apas. Cette dernière forme est la transcription arménienne. ↩
Aschod Ier, de la famille des Pagratides, reçut la couronne royale d'Arménie des mains de l'osdigan Ysa, dans la forteresse d'Ani, l'an 885 de notre ère, selon Saint-Martin (Menu I, 350 et 420). Jean Catholicos ne précise pas l'époque à laquelle la race d'Ascanas se trouva ainsi rétablie sur le trône d'Arménie dans la personne de ce prince. Saint-Martin (ibid.) indique la date de 885, en admettant qu'entre cet événement et la destruction de la domination des Arsacides il s était écoulé environ 457 ans. ↩
