Chapitre LV.
Cependant Youssouf, s'étant mis en marche, était rentré dans Tovin pour y passer la mauvaise saison de l'hiver, Je fus contraint par la nécessité de demander à cet osdigan, que je regardais comme un mauvais génie sorti de l'enfer, un ordre pour me laisser partir. Je n'agis point ainsi par la crainte d'une mort très prompte, qui est toujours au pouvoir de Dieu, mais seulement parce que j'avais de l'or qui m'était utile ; j'en donnais avec libéralité, et j'obtenais qu'on me rendît beaucoup de services. C'est pour cela que je contractai des dettes ; je n'avais pas d'autre moyen de me procurer quelques secours. On m'enleva même celui-là ; on m'ôta tout, et cet osdigan, qui était tout puissant, me contraignit de n'avoir pour secours que moi-même ; enfin je parvins à m'enfuir comme Moïse, qui s'enfuit à Madian (Madiam), à cause de l'extrême crainte qu'il avait de Pharaon, ou comme Élie (Eghi) qui se retira à Sarepta (Sariephtha) de Sidon (Sidouen), à cause de Jézabel (Iezapiel). Par suite du grand nombre de malheureux captifs et de cavaliers maraudeurs qui couraient de tous côtés, notre pays se trouvait dans un état extrêmement affligeant ; c'est pour cela que, par le commandement de Dieu, j'étais fugitif et courais de ville en ville. J'allai d'abord du côté du pays des Albaniens, auprès du grand ischkhan Isaac (Sahak) dans l'Orient ; ensuite auprès de leur roi Adernersèh, qui résidait vers le nord-est du mont Caucase, parce que les Albaniens font partie de notre peuple et de notre troupeau. Nous obtînmes d'eux de grands secours ; chacun donnait selon ses moyens ; ils contractaient même des dettes pour nous et vendaient ce qu'ils avaient récolté pendant l’été. Nous nous mîmes en marche de là pour aller dans le pays de Gougarg, où nous fixâmes notre habitation en comptant sur le Seigneur notre sauveur.
